Au fil des étoiles

26 décembre 2017

Deux ans d'écriture, bilan de l'année et... l'hibernation du blog !

DSC_0228

Bonjour à tous ! Je dois commencer ce message par des remerciements puisque nous approchons des 2000 visiteurs sur ce blog depuis sa création ! Je m'en réjouis d'autant plus que les chiffres sont constants : les personnes qui passent par ici reviennent et restent, ce qui me fait chaud au coeur ! Un grand merci à vous !

Ceci étant dit, cette période constitue un tournant, puisqu'elle marque les deux ans de ma première publication, ma nouvelle "Vers le ciel" en novembre 2015, et le bilan de la fin d'année ! En deux ans, j'ai réussi à publier quatre nouvelles, ce qui correspond à deux textes par an, et je m'en félicite. J'ai conscience que la route est longue mais je constate que je suis sur la bonne voie, et je ne compte pas abandonner, loin de là ! Il y a deux ans, je n'aurais jamais cru en arriver ici aujourd'hui, la simple idée d'avoir un texte publié me paraissait impossible...

Cependant, si le bilan sur deux ans est loin d'être honteux, celui de 2017 paraît, à première vue, plus contestable que celui de l'année dernière. J'ai écrit six nouvelles pour huit l'année passée, et une seule d'entre elles a été acceptée pour publication. Une publication qui se fait toujours attendre puisqu'elle aurait dû avoir lieu à l'automne et que je n'ai pas signé mon contrat... Le ratio nouvelle écrite / nouvelle éditée est donc bien plus faible. J'ai été publiée une seule fois cette année, en janvier dernier, donc pour un texte écrit en 2016... Et c'est tout. Bien sûr, je suis encore en attente de réponses, mais je l'étais aussi l'année dernière...

Cette situation s'explique par la diminution du nombre d'envois, le choix des maisons d'édition... Mais aussi parce qu'on ne peut pas réussir à tous les coups, tout simplement, et que la temporalité différente dans les milieux littéraires influence les moments "à sortie" et les autres ! Ceci étant, je reste satisfaite de ma fréquence de publication. Mon cv d'auteur ne comporte aucun trou : une nouvelle en 2015, deux en 2016, une en 2017 et déjà une assurée en 2018 (si mon contrat arrive...). C'est un bon bilan, un bon état général.

Heureusement, mon année 2017 n'a pas comporté que de l'écriture de nouvelles et de l'attente ! J'ai eu la chance de participer aux Imaginales en tant qu'autrice, le grand bonheur de mon année. Non seulement j'ai pu me mettre en quête de mon public, mais j'ai pu participer à cet événement fantastique. Cela a été l'occasion de retrouver de vieilles connaissances, de rencontrer des auteurs, et surtout d'échanger avec totue l'équipe d'Etherval, qui m'a beaucoup apporté ! Je suis fière de la place que j'ai pu tenir dans cet événément, et j'espère que l'occasion se présentera à nouveau !

Pourtant, ce n'est pas le gros changement de mon année. La révolution qui envahit mon quotidien et dont vous ne percevez rien pour le moment, c'est la place prépondérante prise par le travail sur de gros, voire de très gros projets d'écriture. Dans ce domaine, j'ai beaucoup avancé, et je suis fière de moi au-delà des mots. En particulier, je continue de m'atteler à un one-shot dont j'espère beaucoup, et que j'aimerais terminer dans les mois à venir. Dans l'ensemble, l'année 2018 me semble pleine de promesses, j'ai plusieurs idées ! Il s'agira de gérer mes priorités entre les nouvelles et le contenu plus important, mais moins visible !

Cela nous amène à la question du blog et de la page facebook. Quand je me suis lancée, le but était de jalonner mon parcours, de faire partager aux gens le quotidien d'une autrice en devenir, de faire un retour d'expérience qui puisse aider quelqu'un qui démarre, mais aussi d'avoir du recul sur ma pratique, de pouvoir revenir en arrière... Avec le temps, plein d'autres idées se sont greffées à ce projet, au point que plusieurs articles sortaient par mois, parfois un par semaine. Cela m'a beaucoup plu, mais cela m'a aussi pris beaucoup de temps. Et du temps, il va m'en manquer si je veux pouvoir continuer mes projets, gérer mon quotidien, mon travail et l'écriture.

Cela signifie-t-il la fin de ce blog ? Certainement pas ! Cela signifie que j'ai besoin d'un peu de temps pour savoir ce que j'ai envie d'en faire. J'ai commencé plusieurs séries d'articles avec pour but de travailler dessus sur le long terme, j'ai créé des catégories, et surtout, j'ai commencé à me mettre la pression pour toujours vous fournir du nouveau... Aux dépends de mes premiers amours, l'écriture. Plus qu'un bilan de l'année, j'ai besoin de faire un bilan de ce blog, que je nourris depuis deux ans maintenant sans pause, sans arrêt. Je prends donc le temps du recul. Cela ne signifie pas que j'abandonne, je le répète, mais que je prends mes distances avec des publications régulières ! Considérez donc que ce blog entre en "hibernation". Pendant un certain temps, je ne posterai pas grand-chose, ou alors par intermittence, au gré des envies, quand j'aurai vraiment quelque chose à vous dire.

Je continuerai bien sûr à mettre en ligne des textes inédits, des chroniques, des news... Mais à mon rythme, et de façon irrégulière voire nulle pendant quelques mois. Je reprendrai plus régulièrement au printemps, quand je bénéficierai du recul nécessaire et que j'aurai du temps devant moi ! D'ici-là, je reste bien sûr disponible, que ce soit ici ou sur ma page facebook. Pensez à faire un petit tour de temps en temps, on ne sait jamais, c'est souvent quand je relâche la pression que je suis la plus productive ! D'ici là je vous souhaite à tous une excellente année 2018, pleine d'inspiration et de découvertes littéraires !

 

Posté par Melifol à 15:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]


11 novembre 2017

Atomic Scribbler, successeur de PageFour

DSC_0204

Comme promis depuis un certain temps déjà, je vous parle aujourd'hui d'Atomic Scribbler, le successeur de PageFour ! Le logiciel repose sur le même principe : la simplicité, avec une direction appuyée vers les auteurs, cette fois-ci, et pas l'écriture en général.

Les points positifs

J'ai eu une première impression très positive de ce nouveau logiciel. Beaucoup de détails en apparence anodins m'ont changé la vie : la possibilité de zoomer sur son texte en conservant la même taille de police, le choix entre une vue simple et une vue imprimable déjà mise en page, par exemple. La grande amélioration mise en avant est l'ajout de notes à même le passage à la manière de rappels, mais aussi pour faire basculer en brouillon des extraits plus compliqués à écrire et proposer un choix plus tard. Je trouve le principe intéressant, attirant, même si je ne l'ai pas testé parce que je n'en ai pas eu besoin.

A noter aussi les onglets qui restent ouverts d'une session à l'autre, l'ajout d'un compte de mots détaillé, déplacer les fichiers d'un dossier à l'autre plus facilement... Comme je vous le disais, le développeur a porté son attention sur les petites choses auxquelles on ne pense pas toujours, mais qui facilitent la vie. La sauvegarde automatique se fait maintenant non plus à l'ouverture du logiciel - comme c'était le cas sur PageFour - mais au moment de quitter : un vrai plus ! A cela s'ajoute une sauvegarde par projet, elle aussi pratique. Bref, plein de petites innovations appréciables.

J'ai aussi eu l'occasion d'être directement en contact avec le développeur. Mon logiciel ne démarrait pas à l'installation et j'ai été obligée de le contacter. Il a résolu le problème en quelques heures et sorti un patch, tout en se montrant enthousiaste, sympathique et disponible. Ce suivi me paraît très rassurant quand on possède un logiciel d'écriture.

Les points négatifs

Malheureusement, Atomic Scribbler n'est pas exempt de défauts. Le premier auquel j'ai été confrontée est qu'il ne supporte pas les projets trop lourds ou longs. Le logiciel fonctionne grâce à un manager auquel il faut revenir pour chaque projet distinct et... c'est une perte de temps. Dans PageFour, je pouvais avoir tout sous les yeux quelle que soit la taille de mes écrits. C'était surtout pratique pour les notes, que je plaçais dans un dossier à part et que je pouvais tout le temps consulter. Dans Atomic Scribbler, à cause de la longueur des textes, j'ai dû tout séparer et c'est devenu fatigant très rapidement.

L'autre gros point noir du logiciel est le système de puces et de paramètres automatiques installés. Au démarrage, vous pouvez choisir entre un alinéa automatique en début de paragraphe ou non. J'ai choisi de ne pas appliquer cette option parce que je préfère me débrouiller seule. Je mettais donc mon alinéa normalement, quand j'en avais envie. Sauf que le logiciel passe par-delà ma volonté et crée non seulement un alinéa automatique, mais l'impose aussi au reste du paragraphe ! Je me retrouvais donc à faire des manipulations complexes pour obtenir un texte écrit normalement. Qu'à cela ne tienne, j'ai coché l'option selon laquelle l'alinéa devait se faire automatiquement. Il a décalé l'intégralité des paragraphes existants, même ceux qui possédaient déjà un alinéa... Cet exemple en est un parmi d'autres. Le vrai problème, c'est qu'il est impossible d'aller plus loin dans les paramètres pour les régler soi-même comme sous Word. De cette façon, je me retrouve avec des problèmes de mise en page, d'onglets qui restent ouverts malgré moi... Bref, alors que le logiciel est supposé me simplifier la vie, il me la complique drôlement.

Le bilan

Forcément, mon bilan pour ce logiciel est mitigé. Je salue les innovations apportées mais je sais que je continuerai à utiliser PageFour la plupart du temps. Ce nouveau logiciel ne me paraît pas encore au point, même si les pistes explorées sont intéressantes. Je ne recommande certainement pas de payer une licence (j'ai eu la mienne gratuitement parce que j'avais PageFour, justement). Par contre, j'utiliserai pour un temps Atomic Scribbler pour la rédaction de nouvelles. Cette expérience m'a en réalité convaincue d'une chose : puisque PageFour ne sera plus mis à jour et qu'Atomic Scribbler ne me convient pas, il est temps de passer à un nouveau logiciel d'écriture ! Première étape : tester Scrivener, dont j'entends parler depuis assez longtemps, et voir s'il me satisfait au point d'acheter une licence. Je vous tiendrai au courant de mes découvertes !

Posté par Melifol à 22:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

01 novembre 2017

Pourquoi je ne participe pas au NaNoWriMo cette année

DSC_0262

Le NaNoWriMo, qu'est-ce que c'est ?

Le National Novel Writing Month (mois de l'écriture de roman national) est un événement d'origine américaine mais qui, au fil des ans, a pris une ampleur internationale, dans la même lignée que l'Inktober consacré au dessin. Le principe est simple : pendant un mois, les écrivains, amateurs ou professionnels, se mettent au défi d'écrire un roman de 50 000 mots. Un site internet et des événements s'organisent pour qu'ils puissent partager leur expérience, poster des extraits, tenir un compte de leur progression et un système de badges et récompenses est mis en place pour se féliciter de la progression accomplie.

Alors, pourquoi je n'y participe pas ?

- l'écriture, un exercice solitaire

Je ne m'implique pas dans des associations ou organisations en lien avec l'écriture (dont Cocyclics) pour cette raison : pour moi, l'écriture est un exercice solitaire. Dans ce sens, les événements en lien avec le NaNoWriMo ne me sont pas destinés. Je n'aime pas rendre compte de ce que je fais, je préfère accomplir mon travail pour moi-même, dans mon coin. L'écriture, à mon sens, ne devrait devenir un exercice social qu'une fois le manuscrit achevé.

- le mois de novembre, une mauvaise période pour l'écriture

Pour quelqu'un qui écrit toute l'année, le NaNoWriMo perd son sens. Je me consacre à mes textes en fonction de mon temps libre, dès que possible. Comment pourrais-je ou voudrais-je le faire plus ? De plus, le mois de novembre ne correspond pas à mes exigences professionnelles. C'est en général un mois chargé, qui demande de l'investissement et beaucoup de temps. Je sais qu'il existe d'autres NaNoWriMo, plus petits, mais je ne me suis pas vraiment penchée sur la question.

- ne pas sentir de pression par rapport à l'écriture

Le principe du NaNoWriMo consiste à tenir le compte de sa progression au jour le jour et d'entrer sur le site internet le nombre de mots écrit. A la fin du mois, on "réussit" son NaNoWriMo quand on parvient à valider ce nombre. On peut donc aussi échouer. Certaines personnes avancent mieux sous tension et la perspective de ne pas réussir les pousse à écrire. Pour ma part, tenir un compte de ce que je fais chaque jour crée une pression que j'ai du mal à supporter. Je voudrais toujours faire mieux et quand je n'y arrive pas... Je culpabilise et me le reproche. Dans cet état d'esprit, tenter le NaNoWriMo avec la crainte d'échouer, écrire pour écrire, me semble contreproductif. 

- la différence entre compte de mots et qualité

Le principe du NaNoWriMo est d'écrire 50 000 mots sur une période de temps très courte. Typiquement, il s'adresse aux personnes qui écrivent un premier jet. Il s'agit d'arriver au bout de son idée le plus vite possible, pour ne pas abandonner en cours de route et consacrer le reste de l'année à de la réécriture. Pour ma part, j'ai pris suffisamment confiance en moi avec l'expérience pour savoir que quand je commence un projet, je ferai ce qu'il faudra pour qu'il aboutisse. J'envisage donc le premier jet sous un angle différent : oui, le but est d'arriver au bout, mais pas de me précipiter. Je cherche une certaine qualité, quelque chose que je reprendrai plus aisément plus tard. Pour moi, un mois me semble trop court pour l'élaboration d'un roman entier.

Ce n'est pas pour moi, mais...

Même si le NaNoWriMo ne correspond pas, je me réjouis de son existence. Déjà parce que mon fil facebook regorge de bonne humeur, de personnes qui se félicitent de leurs progrès. Aussi parce que pendant un mois, les différents événements liés au NaNoWriMo portent un éclairage positif sur toute une communauté et sur la pratique de l'écriture en général. C'est bien la raison d'être de cet article ! N'hésitez pas à donner de la visibilité à l'événement si vous vous y intéressez ou que vous connaissez quelqu'un qui n'en a pas (encore) entendu parler. De mon côté, je continuerai d'écrire comme je le fais chaque mois, ni plus, ni moins, mais avec l'enthousiasme de savoir que tout cela est partagé !

Posté par Melifol à 10:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

30 octobre 2017

Un petit bilan de ce qui va suivre

DSC_0138

C'est les vacances, l'occasion pour moi de prendre du repos, mais surtout d'écrire et de faire le point sur mes avancées ! Tout d'abord, les deux refus essuyés ces derniers temps ont trouvé leur place sur ce blog, et je voulais vous remercier pour l'accueil chaleureux que vous avez accordé à ces textes ! Leur arrivée chamboule l'organisation prévue pour le mois écoulé, je sais qu'il manque des articles mais ils arrivent à la suite, ce n'est pas grave ! Le mois prochain, vous trouverez donc mon test de matériel avec Atomic Scribbler, mais nous fêterons surtout les deux ans depuis ma première publication ! Je vous réserve d'ailleurs une petite surprise...

Concernant les appels à textes, je ne suis pas en reste, puisque j'ai soumis ce mois-ci deux nouvelles plus ou moins élaborées, avec parfois même des prix à la clé ! Je suppose que ces deux appels à textes seront très suivis, je n'ai donc pas beaucoup de chances d'être prise par rapport à l'ordinaire mais j'ai décidé de tenter tout de même l'expérience. Dans l'ensemble, je suis plutôt satisfaite des appels à texte de cette année : je retrouve de la richesse, du choix, de l'inspiration par rapport à l'année dernière où je me sentais frustrée de ne pas trouver de thématique correspondant à mes goûts.

Par conséquent, je n'ai pas avancé sur mon projet secret M, et je ne pense pas m'y remettre avant au moins mi-novembre, voire début décembre, même s'il ne me reste que quelques chapitres... Pourquoi ? Parce que d'autres appels à textes attirent mon attention ! Je pense tenter celui de Mots et légendes sur le chevalier errant, qui m'a tout de suite intéressée, et dont la date limite est fin décembre. Ce sera la dernière avant de me consacrer au projet M, je pense. J'ai aussi jeté mon dévolu sur l'AT Civilisations, mais j'ai beaucoup plus de temps puisque l'échéance se situe début mars. Avec les appels qui foisonnent, je me laisserai peut-être (sûrement) tenter par autre chose, mais je vous tiendrai au courant !

Posté par Melifol à 13:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

23 octobre 2017

Par le chant des sirènes

DSC_0427

Par le chant des sirènes

 

            Je me plonge dans la béatitude créée par l’harmonie du monde. Une note, un silence, un chant d’enfant... Les variations se succèdent et je jouis de leur perfection. Mon énergie passionnée me guide ; je vois la musique, je sens ses intonations, je perçois ses couleurs. Je m’abîme dans ma contemplation émerveillée. Moi, Aédé, j’écoute la mélodie de l’univers et je veille. Chaque élément sonne, tonne, résonne en accord dans mon esprit. Je me sens emportée, transcendée. Je dirige la musique d’où qu’elle provienne, à travers l’espace et le temps. Sa symphonie me subjugue. Je les observe, mes protégés. Ils forment un spectacle mouvant, varié. Certains d’entre eux auront la chance de m’apercevoir. D’autres se contenteront d’un murmure inspirant au creux de la nuit, au détour d’un rêve. Tous créeront : chant, danse, composition, je leur laisserai entendre une parcelle de notre grand-œuvre et y ajouter leurs notes personnelles.

            Soudain, mon attention est attirée par une anomalie. Un silence ; une pause imprévue au cœur de ma mélodie parfaite. Je la cherche, la traque, l’observe. Je ne comprends pas. John jouait ici il y a quelques instants. Je l’aime beaucoup ; sa bonne humeur, ses tentatives rafraîchissantes et son ingéniosité incontestable apportent une touche d’originalité bienvenue à la mélodie. Il a disparu. Personne ne le remplace. Je ne perçois qu’un trou béant, un vide. Je ne sais où le trouver. J’insuffle la tristesse qui m’envahit dans la musique environnante... Un nouveau silence me répond. Je me précipite vers son origine. Maria ? Sa voix me manque déjà... Et d’autres ? Antonio, Madonna, Claudio, Catherine, Johann Sebastian... Mes amis, mes amours s’évaporent sous mes yeux sans que j’en comprenne la raison ou l’origine, sans que je puisse lutter, me battre.

            Il ne reste que le silence. Je me retrouve seule, abandonnée, désespérée. Où vous rendez-vous ? Comment vous rejoindre ? Je prête peu d’attention aux larmes qui s’écoulent le long de mes joues, obnubilée par la peine lancinante qui me saisit les tripes. Le silence. L’ai-je entendu un jour ? Il m’anéantit. Je me demande si je ne suis pas devenue sourde, si je ne suis pas morte. Il ne reste que moi, l’obscurité et ce vide incessant. Combien de temps tiendrai-je avant de sombrer dans la folie ?

            Le bruit me prend par surprise. Je me plie de douleur, plaque mes mains sur mes oreilles. Rien à faire, le son se faufile entre mes doigts crispés, s’insinue dans le moindre recoin de mon âme, dissonant, strident, comme si des milliers de voix hurlaient pour m’appeler à l’aide. Je souffre avec elles, recroquevillée sur moi-même. Que se passe-t-il ? Que m’arrive-t-il ? Que cela cesse ! Ma bouche déformée se joint à ce chœur de douleur dans un hurlement muet. Je me sens tiraillée, violentée, torturée. Chaque seconde qui s’écoule augmente ma peine. J’appelle la mort de mes vœux. La dissonance devient chant, s’amplifie, m’envahit. Achevez-moi. Aidez-moi. Je me sens à bout de souffle, à bout de vie ; la torture se poursuit, implacable. Tuez-moi. Je vous en supplie, tuez-moi.

 

Lettre du front, premier combat, soldat de première classe.

Maman,

Je viens de tuer un homme. J’ai placé un pistolet contre sa tête, appuyé sur la détente, maintenant, il est mort. Maman, la vie commençait tout juste... Mais je suis parti et j’ai tout envoyé valser. Maman... Je n’avais pas l’intention de te faire pleurer. Si je ne suis pas rentré demain à cette heure-ci continue, continue comme si rien n’avait vraiment d’importance.

Freddie

 

            Euterpe pénétra dans la salle du conseil, revêtue des insignes de son art. La grâce se mêlait à l’apparat dans chacun de ses gestes mesurés. Elle salua ses sœurs Muses d’un regard entendu et se dirigea vers la table de commandement. Plusieurs sirènes s’y trouvaient déjà, absorbées par l’organisation de la bataille.

            – Quel lieu ? s’enquit-elle.

            Un silence consterné l’accueillit.

            – Impossible de prévoir où se tiendra la bataille, expliqua la Matriarche. L’arrivée des humains chamboule une fois de plus nos plans. Les lieux de légende existent toujours, mais leur localisation se fait changeante, incertaine. Les grecques nous tiennent.

            Euterpe se tourna vers Uranie.

            – Ma sœur, demanda-t-elle. Ne peux-tu nous aider ? Tu domines l’astrologie, l’astronomie. Éclaire-nous.

            Uranie se redressa, laissant traîner au sol sa robe teintée d’étoiles. L’assistance lui prêta attention avec inquiétude. La Muse s’exprimait peu, mais les rares paroles qu’elle prononçait ébauchaient l’avenir.

            – Une victoire ultime, éclatante, énonça-t-elle d’une voix limpide.

            Un mutisme respectueux mais interrogateur lui répondit.

            – Cela ne nous avance pas, même si je me sens rassurée, concéda la Matriarche.

            – Je regrette maintenant l’absence du reste de notre sororité, intervint Érato. Je chante l’amour. Mon utilité me paraît bien réduite en temps de guerre. Euterpe a sa musique, Thalie ses rires et Terpsichore sa danse, mais comment nous en servir sur un champ de bataille ? En face, les connaissances de Clio, les raisonnements de Polymnie et les encouragements de Calliope et Melpomène leur offrent l’avantage.

            La consternation régnait dans la salle. Euterpe, en accord avec sa sœur, sentait sa confiance faiblir. Tout semblait si simple lorsque le combat s’était déclenché ! Les sirènes grecques et nordiques s’affrontaient depuis l’aube des temps pour conquérir les faveurs des humains. Les grecques ailées les dévoraient, les nordiques à queue de poisson les entraînaient sur le plan éthéré pour profiter de leur charme si exotique. Chacune utilisait leur chant à sa façon sans déranger la marche du monde.

La situation s’était dégradée lorsque les sirènes grecques avaient décidé de s’accaparer l’humanité. Les mortels, réduits à l’état de vivier, assistaient impuissants et séduits à leur propre extermination. Une vaste émigration s’était organisée vers le plan éthéré, surprenant la population mythologique. Pour vaincre, les grecques appliquaient un stratagème machiavélique : elles s’introduisaient à plusieurs époques pour en dérober les musiciens talentueux qui séduiraient leurs congénères. Les sirènes nordiques, affolées en constatant les premières disparitions, n’avaient eu d’autre choix que d’imiter leurs rivales.

Le plan éthéré connaissait la plus forte affluence d’humains de son histoire. Les lieux autrefois familiers se transformaient sous l’effet de leur inspiration débridée et des combats. Car cette affluence avait une conséquence inattendue : la voix, le son des instruments des artistes acquéraient un pouvoir particulier en changeant de monde. Le combat s’était déplacé, envahissant le plan éthéré et les créatures qui y vivaient jusqu’à présent en harmonie.

Les Muses se retrouvaient divisées par le conflit. Certaines soutenaient les sirènes grecques dans leur volonté d’anéantir l’humanité, les autres préféraient se rallier aux nordiques et à leur volonté de conserver une alliance stable avec les humains. Euterpe appartenait à ce second groupe. Elle représentait la musique et soutenait les musiciens résistants ; elle les aimait. Ils constituaient une composante indispensable des arts. Que ferait-elle sans eux ? Ils exprimaient son ressenti, concrétisaient ses rêves. Euterpe méprisait les grecques, incapables de comprendre l’importance de l’inspiration éclairée dans l’univers.

            – Au moins, nous nous battons pour l’équilibre, conclut la Matriarche.

            Euterpe acquiesça. Cela ne résolvait pas la question des affrontements du lendemain. Leur groupe se retrouvait mené depuis le début des combats. Leur tactique militaire laissait à désirer : les sirènes nordiques privilégiaient la séduction privée tandis que les grecques se regroupaient pour attaquer. Personne n’avait l’habitude de l’affrontement et des armes. Heureusement, leur nombre avantageait leur armée. Beaucoup de musiciens s’étaient ralliés à eux volontairement : inutile de recourir à la séduction. Cette économie leur offrait du temps supplémentaire.

– Nous ne pouvons nous satisfaire de subir le combat, intervint la Spontanée.

            Euterpe la dévisagea. Les nordiques refusaient les prénoms par superstition, convaincues qu’ils détenaient un pouvoir. Elles se contentaient de choisir les caractéristiques qui leur correspondaient le mieux, changeant parfois plusieurs fois de qualificatifs au cours de leur vie. La jeune sirène semblait résolue. Euterpe se sentit rassérénée par son dynamisme.

            – Et si nous décidions nous-mêmes du lieu de l’affrontement plutôt que de nous laisser influencer ? suggéra-t-elle. Cela nous offrirait un avantage. Nous sommes plus nombreux.

            – Comment ? demanda l’Anxieuse.

            Euterpe lui lança un sourire rassurant.

            – Le plan éthéré fonctionne grâce à l’inspiration, expliqua-t-elle. Plutôt que de préparer un combat, exploitons nos atouts. Nous éprouvons des difficultés à nous battre. Qu’à cela ne tienne, créons.

            – Oui ! s’écria Thalie avec enthousiasme. Je peux organiser une représentation ! Vous rirez, c’est promis.

            – Nous pouvons tous organiser quelque chose, enchaîna Érato. Des chants, des danses...

            – Dans quel but ? intervint la Matriarche.

            – La présence des humains change la donne, expliqua Euterpe. Faisons-les rêver d’un environnement propice, agréable, qui nous convienne lors des combats.

            – Au bord de l’eau, dit la Pragmatique.

            – Un endroit qui appelle au rêve, à la merveille, ajouta l’Exaltée.

            – Un endroit où les humains pourront se battre, que ce soit sur terre ou sur mer, remarqua Terpsichore. Nous danserons sur les flots jusqu’à les anéantir.

            – Un lieu qui désavantage les grecques et affirme notre opposition, précisa Thalie.

            – Un phare pour nous aider à guider les navires, ajouta la Matriarche.

            – Alexandrie, conclut Uranie.

            L’assistance se tourna vers elle, surprise par son intervention. Euterpe sourit. Ils tiraient enfin avantage des oracles de sa sœur.

            – Voilà notre direction, murmura la Matriarche. Il ne nous reste qu’à la suivre. Notre sort se scellera près d’une merveille, dans un endroit digne de notre légende.

 

Archives grecques, chant de guerre

 

Jour de colère, que ce jour-là

Où le monde sera réduit en cendres,

Selon les oracles de David et de la Sibylle.

 

Quelle terreur nous saisira

lorsque le Juge apparaîtra

pour tout juger avec rigueur !

 

Le son merveilleux de la trompette,

se répandant sur les tombeaux,

nous rassemblera au pied du trône.

 

La Mort, surprise, et la Nature

verront se lever tous les hommes

pour comparaître face au Juge.

 

Wolfgang et Guiseppe

 

            La bataille faisait rage. Les nordiques encourageaient de leurs chants, les grecques terrifiaient de leurs cris. Les premières attiraient leurs adversaires au creux des flots tandis que les secondes les déchiquetaient de leurs serres. Un incendie ravageait le phare. Des marins désespérés hésitaient entre le feu et le chant des sirènes. Le cœur d’Euterpe saignait de ce carnage sans nom. Elle-même se tenait à l’écart du combat. Elle refusait d’affronter une partie de ses sœurs. Les Muses encourageaient, enthousiasmaient... Elles ne se livraient pas au massacre.

Les sirènes des deux camps, au contraire, déchaînaient leur puissance. Vents violents, vagues déferlantes, chants, cris... La clameur du combat dissonante, incohérente, se mêlait parfois pour former un hymne puissant de douleur et de rage qu’Euterpe ne pouvait s’empêcher d’admirer. Ses élans poignants atteignaient son cœur et les larmes coulaient le long de ses joues. Ce combat lui semblait de plus en plus inutile, de plus en plus tragique. Sa sœur Melpomène s’en réjouissait sûrement. Thalie, elle, désertait le champ de bataille. Son essence lui dictait le rire et les fins heureuses ; comment assurer sa fonction dans de telles circonstances ?

            Euterpe se concentra sur les humains. Musiciens de tous âges offraient leur puissance, charmés, entraînés contre leur gré. Leurs yeux exaltés trahissaient leur manque de contrôle. Chacun maniait son instrument avec une virtuosité exceptionnelle, tentant de contrôler une zone de combat, de gâcher l’œuvre d’un autre pour prendre l’avantage. Des vagues d’énergie, déclenchées par le pincement d’une corde, un riff de guitare ou le souffle puissant d’un cor, envoyaient dans les airs ou les eaux les malheureux perdants, livrés à la merci des sirènes.

Combien d’artistes aux destinées de grandeur disparaissaient ainsi sans démontrer leur talent ? Quelles œuvres marquantes, prévues pour changer le cours de l’histoire, ne naîtraient-elles jamais ? Euterpe observa les serres déchiqueter Salieri sans pouvoir réagir. Elle espérait que Mozart au moins survivrait, mais pourquoi le jeune prodige s’entêterait-il à progresser si aucun rival ne s’opposait à lui ? Combien d’œuvres avortées à cause de la paresse inattendue de leur créateur ?

            À quelques pas, le flow d’Eminem, soutenu par Montserrat Caballé, tenait en respect Aretha Franklin. Boris Vian et Brian May affrontaient les Bee Gees. Daron Malakian mettait sa puissance vocale au service de Louis Armstrong tandis que Bob Marley répliquait d’une voix apaisée, Jimmy Hendrix à ses côtés. La voix d’Orphée les balaya d’un même souffle. Certains ne se relevèrent pas. D’autres reprirent le combat avec une rage renouvelée.

Les mains d’Euterpe, elles, ne cessaient leurs mouvements de soutien. Elle avait choisi une harpe pour exprimer les nuances de son ressenti. Elle essayait de transmettre une teinte joyeuse, encourageante à la musique, mais elle revenait malgré elle à des gammes mineures qui contredisaient sa résolution. Érato l’accompagnait de son chant. Elle communiquait son amour de la vie, des hommes aux combattants. Terpsichore dansait, insufflait un rythme au combat pour aider les musiciens en danger à esquiver au bon moment et Uranie, de marbre, contemplait la scène.

            Combien de temps durerait l’affrontement ? Difficile à déterminer sur le plan éthéré. Le ciel, teinté de rouge par le soleil, s’était déjà couché. Le combat se poursuivait. Seules les flammes échappées de l’incendie du phare apportaient une aura de pérennité à la scène, illuminant les nuits étoilées ou tempétueuses, teintant de pourpre et de chaleur les journées étouffantes où l’odeur du sang se mêlait à celle des cadavres en décomposition. Quand le combat s’achèverait-il ? Sirènes et humains verseraient-ils leur sang jusqu’au dernier sous le regard impuissant des Muses qui les chérissaient ? Euterpe ne voyait aucune issue au conflit. Ils se condamnaient eux-mêmes.

          

Témoignage, bataille d’Alexandrie.

Les sirènes du port d’Alexandrie chantent encore la même mélodie. Oh... La lumière du phare d’Alexandrie fait naufrager les papillons de ma jeunesse.

Claude

 

            Euterpe se sentait envahie par le dégoût et l’épuisement. Les deux camps avaient enfin accepté une trêve, mais elle savait que ce n’était que partie remise. Les échauffourées se multipliaient. La Muse, vidée, ne désirait que sombrer dans le sommeil. Les sirènes refusaient les compromis ; les troupes se préparaient à un nouvel assaut. Euterpe souhaitait une solution pacifique. Ses sœurs semblaient du même avis sans savoir comment agir. Qu’en était-il dans le camp adverse ? Se retrouveraient-elles bientôt ?

D’ordinaire, les Muses demeuraient ensemble, soudées. Leurs rivalités s’effaçaient face à une unité qui leur permettait de se construire, d’envisager l’avenir. Leur longue séparation préoccupait Euterpe. Que deviendrait le monde sans musique ? Sans danse ? Sans comédie ou tragédie ? Et surtout sans les passerelles qui existaient entre leurs arts ? Se retrouver privée de ses compagnes la chagrinait.

            La Muse profitait de ses temps de repos pour laisser vaquer ses pensées, sa créativité. Elle se sentait brimée par les combats incessants. Encourager n’était pas créer. Durant ces moments, elle se plaisait à évoquer d’anciens souvenirs : créations artistiques, connivence avec ses sœurs, projets à plusieurs mains... Des joies récentes, Euterpe passait à des événements plus anciens. Les Muses ne connaissaient pas l’enfance. Pourtant elle se remémorait l’aube des temps, son enthousiasme des débuts.

Des créateurs jeunes, audacieux, capables d’inventer des nouveaux genres ou instruments accompagnaient le printemps de sa vie : Monteverdi, Cristofori, Lully, Les Paul... Elle se consacrait alors aux innovations. Ses sœurs l’imitaient, laissant leurs prédécesseurs gérer la marche du monde. Euterpe ne conservait d’eux qu’un souvenir flou. Combien étaient-elles, ces ancêtres dont elle ne percevait qu’une silhouette vague ? Trois, quatre ? Où se trouvaient-elles aujourd’hui ? Que représentaient-elles ?

            Euterpe connaissait la raison de l’apparition de sa sororité. L’humanité diversifiait ses activités, devenait plus précise dans ses arts. Elle et ses sœurs représentaient la nouveauté, mais aussi la spécificité de chaque discipline. Avant... Euterpe se souvenait de sourires, de figures rassurantes et aimantes... Qui étaient-elles ? Quand avaient-elles disparu, et comment ? Euterpe n’osait aborder le sujet avec ses sœurs. Peut-être omettait-elle un événement tragique ? Elle avait honte d’ignorer à ce point sa propre histoire. La Muse se rappela soudain de l’endroit où elle trouverait des réponses. Alexandrie, la bibliothèque. Elle espérait qu’elle n’avait pas été détruite par les combats, que l’intervention des hommes ne l’empêcherait pas de s’y rendre. Le plan éthéré, transformé par les multiples imaginations, lui paraissait méconnaissable, même si elle conservait quelques repères.

            Les portes de la bibliothèque, laminées, gisaient au sol ; il ne restait des premières salles que des gravats. Euterpe ne s’y attarda pas. Elle se perdit entre les rayonnages, oubliant ses repères. Elle ne recherchait pas un endroit précis mais un état, ce moment propice à la découverte lorsque notre environnement nous paraît étranger. Elle souhaitait plonger dans les entrailles de la bibliothèque et du souvenir. Les sources de lumière, les bruits extérieurs se raréfiaient. La poussière augmentait, étouffante. Euterpe n’appréciait pas ces espaces renfermés. Le son portait moins, distordu. Au fil de ses pas, Euterpe ressassait les vagues éléments fournis par sa mémoire.

Une ancêtre s’occupait de plusieurs Muses. La sienne, dédiée à la musique, réglait la marche du monde, l’harmonie des sons. Elle lui avait appris à reconnaître les musiciens les plus talentueux, à percevoir le chant constant en provenance de la terre. À cette époque, Euterpe passait beaucoup de temps avec Calliope et Érato, les sœurs qui partageaient son amour de la musique : épique, chorale ou amoureuse, quelle importance tant qu’elles composaient ensemble ? Euterpe peinait à se remémorer le visage de sa protectrice, son nom, mais sa musique lui saisissait le cœur comme au premier jour. Elle n’avait jamais atteint une telle virtuosité. La Muse comprenait seulement maintenant le manque, la nostalgie qu’elle ressentait pour cette jeunesse dorée. Cette ancêtre, cette Muse originelle... Si elle était ici, elle résoudrait cette guerre incertaine. Elle en possédait le pouvoir. Il suffisait de la trouver.

            Euterpe se perdit. Dans les ténèbres presque totales de la bibliothèque, elle entonna un chant d’appel, doux et sonore. Sa voix réveilla les ouvrages endormis depuis des millénaires. Sous ses yeux, les papyrus se déplièrent, les parchemins et les livres s’ouvrirent, les feuillets s’envolèrent. Euterpe leur chanta leurs origines végétales et animales, le vent au cœur des forêts, la chaleur du soleil en plein été, l’amour de soi et des autres. Elle leur rappela le bonheur apporté par la vie et la liberté, la certitude des origines et d’un avenir glorieux.

La bibliothèque répondait à ses sollicitations, joignait sa voix à la sienne. Lorsque, satisfaite, elle retomba dans le silence, elle offrit à la Muse un précieux présent ; le feuillet déposé dans sa main lui transmit l’information qu’elle recherchait. Aédé, la Muse originelle, vivait dans un plan personnel créé lorsque les Muses avaient hérité de ses différents rôles. Elle s’y était enfermée pour jouir de son œuvre, de ses artistes. Elle quitterait sa retraite à une seule condition : l’invocation d’une Muse.

 

Archives nordiques, chant de célébration

Une fois de plus

La musique me permet de me sentir si libre,

Nous allons faire la fête !

Faire la fête et danser si librement,

Une fois de plus !

Thomas et Guy-Manuel

 

            James ignorait où il se trouvait. La guitare à la main, la gorge usée d’avoir trop chanté, il s’épuisait. Allongé sur le sol, il tentait de reprendre son souffle, ses esprits. Rêvait-il ? Non, la situation lui semblait trop réelle. Il avait l’impression de se réveiller, comme sorti de transe. Ce qu’il ressentait lui paraissait indescriptible. Heureusement, Lars ne quittait pas ses côtés. James lui décocha un sourire. Ils utiliseraient leur expérience pour composer.

            – Où sommes-nous ? demanda-t-il.

            Lars haussa les épaules. Il semblait épuisé, lui aussi. James leva les yeux vers le ciel couvert avant de se redresser. Il ne parvenait pas à distinguer le paysage avec précision : tantôt il lui semblait percevoir des tranchées, une zone de bataille dévastée, tantôt il croyait apercevoir des ruines envahies par la végétation. Le silence provisoire autour d’eux n’empêchait pas gammes et accords éclectiques d’atteindre leurs oreilles dans une cacophonie étrange mais attirante.

            – La question, c’est plutôt pourquoi nous sommes ici, souffla Lars. Et comment repartir.

            James l’ignorait. Il se sentait vidé de son énergie, à la limite du désespoir. Si le paysage changeait, les cadavres, eux, le frappaient par leur réalité. Les membres déchiquetés lui donnèrent un haut-le-cœur. James en reconnaissait certains, croisés au détour d’un concert ou aperçus sur un poster de jeunesse. Une vague de nostalgie le submergea. Il ne désirait qu’une chose : rentrer.

            – Nous nous sommes battus, se souvint-il. Pourquoi ?

            Des images lui revenaient à l’esprit. Il se demanda avec horreur s’il n’avait pas tué Steven Tyler. Incapable de réagir, il se laissa retomber au sol. Il avait l’impression d’être une marionnette, comme si un maître invisible tirait les ficelles de son esprit et anéantissait ses rêves.

            – Comment allons-nous nous en sortir ? lui fit écho Lars.

            James sentit un élan de résolution l’envahir. Il ne se laisserait pas anéantir sans lutter, quel que soit l’ennemi. Il se redressa et se tourna vers son ami.

            – Crois toujours en qui tu es, dit-il. Et rien d’autre n’a d’importance.

            Lars acquiesça. Une longue route les attendait.

            – Où allez-vous, messieurs ? interrogea une voix aguicheuse.

            James se retourna. Le paysage accidenté se transformait en vaste étendue d’eau. Lac, mer ? Une créature se tenait devant eux. Sa queue de poisson, visible, dépassait à la surface.

            – Lars, tu vois ce que je vois ? murmura-t-il.

            – Je n’en crois pas mes yeux, confirma son ami.

            L’inquiétude submergea soudain James. De vieilles légendes de son enfance évoquaient les sirènes et leur pouvoir séducteur.

            – Fuis ! s’écria-t-il. Elle va nous enchanter !

            Il s’interrompit aussitôt. Cette musique... Ce chant... Il se souvenait, il se souvenait de la raison de sa présence ! Son esprit regagnait sa netteté, sa vivacité. Elle dictait, il exécutait pour retrouver cette jouissance destructrice, ce bonheur indicible ! James retrouvait un sens à ses actes, une raison de continuer... De reprendre le massacre. Le regard exalté et le sourire carnassier, il se saisit de sa guitare. Des ennemis approchaient. Lars attrapa ses baguettes. Nul besoin de batterie : le monde lui servait de percussion. James s’échauffa les mains dans un riff dévastateur. Le chant l’accompagnait. Il se sentait vivant, entier. Il était prêt à offrir sa vie à ce monde inconnu, cet univers. Oui, ils les tueraient tous.

 

Archives grecques, appel à la révolte précédant la répression des sirènes

Tout ce que je veux dire c’est qu’ils ne font pas vraiment attention à nous. Dites-moi ce qu’il est advenu de mes droits, suis-je invisible parce que vous m’ignorez ? Votre proclamation me promettait une liberté totale, maintenant je suis fatigué d’être victime de la honte.

Michael

 

            Euterpe s’éloignait avec vélocité des combats qui reprenaient. Elle ne voulait plus soutenir les sirènes. Plus à ce prix. Une autre issue se dessinait ; elle tenait la solution entre ses mains. La Muse se laissait guider par les silences pour éviter les rencontres. Enfin elle parvint à une clairière, au cœur d’une forêt muette. Elle s’assit au sol, incertaine.

            – Aédé, murmura-t-elle.

            – Que fais-tu ?

            Euterpe se retourna. Plusieurs silhouettes émergeaient du couvert des arbres. Érato, Uranie et Calliope.

            – J’appelle celle qui pourra nous aider, répondit Euterpe. Aédé.

            Elle se leva à la rencontre de ses sœurs. Elles se dévisagèrent en silence, graves, tristes. Elles regrettaient leur différend, le cœur amer.

            – Aédé, répéta Euterpe.

            – Aédé, enchaîna Uranie.

            La Muse lui sourit. Si elle pouvait compter sur son soutien... Les autres suivraient. Sans leur prêter attention, elle se dirigea vers le centre de la clairière et entama un chant d’amour et de détresse. Elle y expliquait la situation, l’injustice... La souffrance. Ses sœurs se joignirent à elle.

            – Que faites-vous ? Pourquoi ne participez-vous pas à la bataille ?

            Clio, Melpomène, Terpsichore.

            – Aédé, répondirent-elles.

            Sept Muses reprirent leur invocation. Elles chantaient en chœur, dansaient, appelaient.

            – Nous sommes là.

            Thalie et Polymnie. Neuf Muses exprimaient leur talent dans une clairière, exploitaient les moindres ficelles de leurs arts dans une vague d’inspiration et de joie, heureuses de retrouvailles trop longtemps retardées. Petit à petit, leur chant se mêla à une clameur étouffée, enthousiaste. Quelques musiciens apparurent, l’instrument à la main. Ils se joignirent à elles, le regard hébété, à bout de souffle de tant de jours de lutte. Leur nombre croissait. Des hurlements de douleur, de fureur leur firent bientôt écho.

            – Les sirènes ! crièrent quelques artistes effrayés.

            Euterpe leva les yeux vers le ciel. Telles des furies, les créatures ailées piquaient sur leurs proies et les emportaient dans leurs serres pour les déchiqueter. La Muse maintint son effort.

            – Aédé, Aédé, chantonnait-elle dans tous les registres de sa connaissance.

            Elle baissa le regard au son des vagues. Les nordiques arrivaient. Certaines se lancèrent dans l’affrontement avec les grecques, d’autres dans le soutien aux musiciens qui défendaient leurs vies. Quelques-unes, plus rares, apportèrent leur contribution aux Muses. Euterpe transmit sa reconnaissance au chant, y mêla son espoir, sa volonté... Le silence tomba soudain sur la clairière. La Muse ouvrit la bouche ; aucun son n’en sortit. Le silence. Un silence rassurant, mélodieux, enchanteur. Des milliers de paupières se fermèrent et se rouvrirent en l’espace de la même seconde. Ils l’aperçurent ensemble, au centre de la clairière, recroquevillée au sol. Aédé, la Muse originelle.

 

Lettre du front, soldat de seconde classe

Cela a été trop dur de vivre, mais j’ai peur de mourir parce que je ne sais pas ce qu’il y a là-haut, au-delà du ciel. Cela a mis longtemps, très longtemps à venir, mais un changement viendra. Oh oui, il viendra.

Sam

 

            Soudain, la clameur stridente cesse. J’ouvre les yeux. Où suis-je ? Peu importe ; j’éclate en sanglots, soulagée de la douleur qui me rongeait. Des mains se pressent pour me relever et m’entraînent. Je les laisse faire.

            – Aédé, Aédé, murmurent-ils avec des centaines d’intonations différentes.
            Leurs voix me bercent, apaisent mon âme blessée. Le baume de leurs paroles me rassérène. La torture s’achève. J’essuie mes pleurs et les dévisage. Ils sont tous là, mes enfants. Ils me regardent, me touchent, partagent mon émotion. À leur tête, les neuf Muses me couvrent d’amour, me submergent de souvenirs chaleureux et touchants. J’ai quitté ma retraite pour répondre à leur appel.

            – Que se passe-t-il ? murmuré-je. Pourquoi suis-je ici ?

            La réponse m’apparaît où que je porte mon regard, sous toutes les formes imaginables : la guerre, la guerre... Elle s’est répandue sur ce monde que je chérissais, que j’aimais à construire. Moi qui me sentais soulagée et aimée, je comprends soudain la haine qui anime les cœurs qui m’entourent. Voilà pourquoi l’ordre du monde a été rompu, pourquoi mes enfants ont disparu. Voilà pourquoi j’ai souffert mille souffrances. Moi qui ai appris aux hommes à magnifier leurs combats, à transformer l’adversité en espoir, je ne peux accepter une telle déchéance. Une juste colère s’empare de mon être. Les sirènes ont voulu se jouer de moi ? De mes enfants ? Je les défendrai jusqu’à la mort. J’immobilise grecques et nordiques d’un même geste. D’un autre, je renvoie musiciens et artistes à leur époque. Ne restent que les Muses que j’ai formées, mes représentantes divisées par un conflit qui les dépasse.

            – Vous n’auriez jamais dû vous séparer, asséné-je d’une voix grave où percent mes reproches.

            Je les abandonne à leurs remords. Les sirènes me craignent, je le sens. Elles attendent mon verdict avec appréhension, frustrées de subir ma puissance.

            – Grecques, vous avez failli à vos obligations, dis-je. Vous, créatures de légende, d’horreur et de séduction, devriez connaître mieux que personne la dette que vous devez à l’humanité. Vous vous nourrissez de sa chair, mais vous oubliez que vous n’existez que par leurs contes terrifiés. Pour avoir cherché à les détruire, vous subirez un châtiment exemplaire. Je vous nomme aèdes, et vous renvoie vivre avec vos victimes. Vous tenterez de transmettre votre histoire sans y parvenir, éclipsées par une autre légende, celle des nordiques. Vous assisterez impuissantes à votre lente disparition. Je vous retire vos ailes et vous donne apparence humaine. Vous parcourrez les routes du monde et utiliserez votre pouvoir au service de vos récits. Allez.

            Ma voix résonne à travers les plans, les atteignant jusqu’au sol de Grèce baigné de soleil où elles se retrouvent soudain, désespérées. Je ne m’attarde pas sur leur sort mérité et poursuis mon discours.

            – Nordiques, vous avez tenté de défendre les humains et leur art, mais votre haine pour les grecques vous a entraînées sur la voie de la guerre. Je vous permets de demeurer dans le plan éthéré, mais je vous retire votre lien privilégié avec les hommes. Je n’accepterai pas que vous les entraîniez dans de nouvelles guerres. Par conséquent, vous n’accéderez plus à leur monde. Seule votre voix leur parviendra parfois en mer. Vous en attirerez encore quelques-uns ici pour admirer leur beauté. Ils créeront des légendes à votre propos, vous louerons au détriment des grecques. Vous serez aimées, célébrées autant que craintes. Votre nom inspirera la fascination et le désir jusqu’à la fin des temps.

            Je ne leur laisse pas le temps de protester. Par le chant et la danse, je les transporte ailleurs sur le plan, dans une mer profonde et colorée où elles se reposeront de leurs efforts. Je me tourne enfin vers les Muses, celles que mon cœur chérit, que j’aime d’un amour sans bornes.

            – N’oubliez jamais votre sororité, recommandé-je. Pourquoi vous diviser à ce point ? Calliope, je sais ton attachement aux grecques, mais pourquoi oublier Euterpe et Érato, formées à tes côtés ? Chacune représente un art, doit montrer qu’elle est liée aux autres ! Heureusement, vous n’avez pas pris part aux combats et vous m’avez invoquée. Votre punition sera la plus douce et prendra la forme d’une demande. N’apparaissez plus aux mortels. Vous oubliez votre rôle ! Reprenez vos habitudes d’inspiration, d’engouement. Cessez de les influencer par votre présence physique. Ne voyez-vous pas qu’ils perdent tout contrôle en présence d’une créature mythique ? Provoquez l’étincelle, ne dirigez pas la flamme. Ils sont capables de vous étonner. Laissez-les faire et le chant du monde ne vous en paraîtra que plus éclatant.

            D’un même mouvement, elles s’agenouillent. Je n’ai pas maîtrisé mon pouvoir. J’y ai placé trop d’influence. Pourtant, le regard qu’elles lèvent sur moi resplendit de sincérité.

            – Reste avec nous, demande Terpsichore. Enseigne-nous.

            Je souris. Mon monde m’attend. Les couleurs, les sons, l’harmonie retrouvée. 

            – Vous me voyez pour la dernière fois, leur dis-je. Vous m’oublierez. Vous suivrez la bonne voie. Continuez à agir ensemble.

            Je ne leur dis rien de ma reconnaissance. De mon amour. La musique m’appelle déjà, revenue. Quelles dissonances repérer ? Quels silences inattendus remplacer ? Mais je sais que je ne suis pas seule dans ma tâche ; les Muses restaureront le monde à mes côtés. Je leur lance un dernier regard : Clio, Calliope, Euterpe, Uranie, Terpsichore, Thalie, Érato, Polymnie, Melpomène... Mes enfants. Chacune recèle des trésors d’inventivité, de talent, de potentiel. Oui, elles m’assisteront sans le savoir, à un plan d’écart. Elles sont mon espoir et mon avenir. Je les aime.

 

Lendemain du retour sur terre, composition spontanée, camp grec

Je suis désolée de t’avoir blâmé pour tout ce que je ne pouvais pas accomplir... Et je me suis blessée moi-même...

Christina

 

            – Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troie. Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit ; et, dans son cœur, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons.

            Thelxiope chantait les exploits des temps anciens. Jamais sa mémoire ne lui faisait défaut. Elle se souvenait de la moindre intonation, du moindre vers. Lorsque sa voix prenait le dessus, emplissait les salles sombres ou s’évadait vers les étoiles d’un ciel sans lune, elle se souvenait de sa vie hors du temps, lorsqu’elle était sirène. Et quand elle parvenait enfin à la confrontation entre Ulysse et ses sœurs, son cœur s’enflammait de souvenirs au point qu’elle sentait à nouveau le souffle du vent sur son visage et le poids des ailes dans son dos. Mais toujours un vieillard exaspéré ou un enfant ignorant l’interrompaient.

Certains réclamaient Circé, d’autres Polyphème ou les prétendants. La plupart s’intéressaient à une rumeur venue du Nord : celle des nordiques, si puissante qu’elle atteignait les rives azur de la mer Égée. Thelxiope les haïssait chaque jour davantage. Elle ne rêvait que de vengeance, refusait de les chanter. Elle abandonnait la tâche à des imitateurs moins doués, attirés par le prestige du métier d’aède plutôt que par sa créativité.

            Thelxiope aurait aimé déchiqueter les chairs, retrouver la sensation grisante de la chasse, de l’orgie de viande crue. Chaque soir, elle regroupait les humains autour d’elle sans pouvoir les toucher. Sa frustration s’exprimait dans les chants épiques, trouvait un exutoire lorsque l’assistance, touchée par son chant, pleurait les héros déchus et les romances avortées. Parfois, au détour d’une route, assoiffée sous un olivier, elle croisait une de ses sœurs. Elles ne s’attardaient pas ; à quoi bon ressasser le passé lorsque leur déchéance évidente occupait seule leurs pensées ?

Pourtant, leur cohésion persistait malgré la distance. Elles avaient adopté la même apparence d’homme aveugle, les mêmes textes, le même nom : Homère. Ensemble, elles étaient résolues à regagner la gloire qu’on les forçait à abandonner. Elles voulaient vivre malgré l’interdiction d’Aédé, traverser le temps, redevenir un objet de légende. Chaque jour revêtait l’apparence d’une nouvelle humiliation, mais chaque jour les rapprochait du but. Elles se vengeraient.


News et explications

DSC_0347

Un petit silence du blog, tout simplement parce que j'ai reçu un nouveau refus et que je ne savais pas quoi en faire ! La nouvelle, destinée aux Editions Otherlands pour l'appel à textes "Soundtrack", m'a demandé beaucoup de temps et d'investissement cet été. C'est un texte que j'aime beaucoup et que mes bêta-lecteurs ont généralement approuvé avec beaucoup d'enthousiasme. Je nourrissais beaucoup d'espoir, mais c'est le refus qui est tombé, même si le message me demandait clairement de retenter ma chance une prochaine fois (signe que la nouvelle a plu mais ne correspondait pas forcément à ce qu'ils recherchaient).

J'ai eu une petite semaine de déception et j'ai pris le temps de gérer la nouvelle de mon côté. Ce n'est pas tant le refus de publication qui me chagrine, mais le manque de lecteurs pour une nouvelle dans laquelle je me suis investie ! Pour cette raison, j'ai décidé de le poster en même temps sur wattpad et en intégralité sur ce blog. Le but : vous procurer une lecture complète tout de suite plutôt que par épisodes. Si vous appréciez la lecture, n'hésitez pas à relayer le lien à des proches qui pourraient être intéressés, mon but est de trouver un public à cette nouvelle le plus possible !

Comme à chaque fois, vos retours sont précieux !

Posté par Melifol à 12:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 octobre 2017

L'ordre nouveau

P1110297

L’ordre nouveau

 

            Evanya jeta un regard angoissé derrière elle et pénétra dans la caverne. Par réflexe, elle s’accrocha à la paroi rocheuse. Si un nouvel épisode se déclenchait... À sa suite, Galadh et sa femme Niareth la protégeaient de leur présence rassurante. Devant, Marcass ouvrait la marche.

            — Maman, je suis fatiguée, murmura Melinwë.

            Evanya serra un peu plus fort la main de sa fille, baissa les yeux et sourit.

            — Bientôt, promit-elle.

            Marcass se plaça au centre de la grotte ; les mains tendues vers le plafond constellé de stalactites, il entonna ses incantations, psalmodies énigmatiques et douces. Galadh montait le guet à l’entrée, l’arc à la main. Les rares rayons de lumière qui pénétraient dans la caverne accentuaient la beauté de son visage d’elfe. Niareth, à ses côtés, dégainait son épée. Une détermination tout humaine se lisait dans son regard. Le couple agissait de concert, en harmonie parfaite. Evanya occulta les souvenirs de son époux Ictius qui jaillissaient dans son esprit ; mort durant les premières semaines de la catastrophe, il habitait encore ses moindres pensées. Elle posa son sac avec un soupir fatigué. Cette pause les requinquerait. Elle espérait que cet abri temporaire leur procurerait un répit salutaire.

            Melinwë s’était effondrée au sol, épuisée. Elle n’irait pas plus loin aujourd’hui. Evanya tira une gourde de son sac, la lui tendit et l’embrassa sur le front, y attardant ses lèvres de toute la force de son amour. Tant d’efforts chez un si petit être... Evanya ne pouvait retenir une pointe d’admiration. Elle leva un regard interrogateur vers Marcass. Le magicien murmura un dernier mot et se tourna vers elle avec un sourire confiant.

            — C’est bon, dit-il. Nous sommes en séc...

            Sa tête explosa. Evanya attrapa son sac d’une main, sa fille d’une autre et se jeta au sol dans un geste qu’elle savait dérisoire.

            — Bande de malades ! hurla-t-elle sous le coup de la colère. Vous tirez sur la personne qui vous protège !

            Seuls les éclats magiques lui répondirent.

            — Les Divins ! cria Niareth, énonçant une évidence.

            Les flèches de Galadh filaient vers l’extérieur. Melinwë fouilla dans son sac, en tira une bourse et l’ouvrit d’un geste violent. Elle y saisit une bille aux volutes colorées et l’écrasa entre ses doigts. Sa peau absorba le liquide poisseux tandis qu’elle attirait sa fille à sa suite. Elle rampa jusqu’à la dépouille de Marcass, l’écarta d’une main et entreprit de brouiller les glyphes qu’il avait tracés au sol à l’aide de son bâton.

            — Rejoignez-moi ! hurla-t-elle à l’adresse de ses compagnons. Dépêchez-vous !

            Ces derniers cédaient du terrain. Evanya apercevait les capes des Divins à l’entrée de la grotte. Ils ne tiendraient pas longtemps. Répondant à son cri, Niareth se précipita à ses côtés. Galadh la couvrait. Trois Divins s’engouffrèrent dans la caverne en courant, l’arme à la main. Leurs mouvements gracieux, presque diaphanes, et le tourbillon de leurs capes indiquèrent à Evanya le début d’un nouvel épisode. Pour une fois, cela leur procurerait un avantage.

            — Vous ne pouvez refuser l’ordre nouveau ! s’écrièrent-ils.

            — Fanatiques ! répondit Niareth.

            Evanya ne leur prêtait aucune attention. Elle murmurait le sort d’annulation que Marcass lui avait appris en frottant le sol avec une vivacité proche de la frénésie. Soudain, l’effet de l’enchantement cessa.

            — Non ! hurla Niareth.

            Trop tard. Le corps sanglant de Galadh, encastré dans les stalactites du plafond, accompagnait celui des Divins. Niareth ne cessait de hurler.

            — Suis-moi, si tu veux vivre, glissa Evanya.

            Elle jeta son sac sur son épaule, se saisit de la bourse magique que Marcass portait toujours à sa ceinture, souleva sa fille et se précipita vers la sortie. Pas de temps pour les sentiments ; elle devait tirer profit de cette accalmie. D’autres viendraient. Heureusement, la sortie était dégagée. Evanya ne vérifia pas si Niareth la suivait ;  la survie de sa fille passait avant le reste. Elle se dirigea vers la forêt attenante. Le couvert des arbres les protégerait.

            Evanya se glissa entre les troncs, son enfant contre son cœur. Pourvu que les Divins les ignorent... Elle voulait mettre autant de distance que possible entre elle et ces fous. Le danger qu’ils représentaient la terrifiait presque autant que les épisodes. La jeune femme parcourut plusieurs dizaines de mètres avant de perdre son souffle. Était-elle à l’abri ? Inquiète, elle se dissimula dans un fourré. Le contact du sol la rassura. Elle vérifia que le corps de Melinwë ne portait aucune blessure et essaya de calculer le temps qui venait de s’écouler : la bille de magie durerait-elle ? Devait-elle en écraser une autre, au risque de se trouver à court plus tard ?

            — Vous aussi, vous les fuyez ? souffla une voix.

            Evanya faillit hurler de frayeur. Elle vérifia les vêtements de l’inconnue. Une civile. Rien à craindre.

            — Oui, murmura-t-elle. Vous êtes protégée ?

            — Il me reste une heure, confirma-t-elle. Vous pouvez rester ici si vous voulez. Ils se sont éloignés.

            — J’ai moi-même un sort en route, confia Evanya. Mais je ne sais pas combien de temps il va durer.

            — Montrez-moi, demanda l’inconnue.

            Evanya lui tendit la main. Sur ses doigts, absorbées par la peau, les couleurs magiques chatoyaient au soleil, mêlant l’argent et le vert.

            — Un peu plus, je dirais, constata l’inconnue avec un sourire. Vous pouvez vous reposer si vous le désirez. Je m’appelle Cyrielle.

            — Evanya, répondit-elle. Ma fille, Melinwë. Si vous nous offrez cette opportunité, nous acceptons avec plaisir. Où vous rendez-vous ensuite ?

            — Je... balbutia l’inconnue. Je cherche le Grand Elfe. Il se murmure qu’il se trouve...

            — Dans la forêt bordant la prochaine rivière, compléta Evanya. Et qu’il peut nous sortir de cette situation. Nous y irons ensemble.

            La jeune femme avait appris à faire confiance aux inconnus depuis la première catastrophe. S’allier avec les autres restait la façon la plus sûre de survivre. La méfiance naturelle précédant le premier épisode s’était évaporée. Que restait-il à voler quand personne ne possédait plus rien ? La solidarité s’imposait... Seuls les Divins étaient ostracisés. Ils représentaient une menace. Evanya fit glisser son sac au sol et le poussa en direction de sa fille. Melinwë, habituée, posa sa tête dessus avec un sourire reconnaissant et s’endormit. Evanya se demanda si elle avait remarqué le corps de Galadh encastré au plafond. Si elle comprenait. Elle se tourna vers Cyrielle.

            — Pouvons-nous nous fier à cet endroit ? demanda-t-elle.

            — Je n’ai rien de mieux, confia son interlocutrice. Pas en si peu de temps. Il en reste une dizaine, mais je pense qu’ils ne nous trouveront pas. Ils ont perdu l’habitude de regarder le sol et le couvert des arbres les révulse. Tant que nous ne nous faisons ni voir, ni entendre, je nous crois en sécurité. Ils n’attendront pas plus d’une heure.

            Evanya acquiesça.

            — D’où venez-vous ? interrogea-t-elle.

            — De la ville, répondit Cyrielle.

            Elle ne semblait pas vouloir s’attarder sur sa vie privée. Evanya la comprenait. Elles se sépareraient peut-être, ou l’une d’entre elles mourrait... Mieux valait ne pas s’attacher.

            — Ça a dû être terrible quand ça s’est déclenché, tenta-t-elle tout de même.

            Cyrielle se passa une main gênée dans les cheveux.

            — Pas au début, comme ailleurs, rappela-t-elle. Quand la pesanteur a changé pour la première fois, tout le monde s’est étonné mais personne n’a paniqué. On trouvait cela amusant. En quoi léviter pourrait-il s’avérer dangereux ? Ça s’est arrêté aussi vite que ça s’est déclenché. Les enfants couraient dans les rues, en redemandaient... On pensait qu’on volait, vous vous souvenez ? La fréquence des épisodes a augmenté, les gens se sont habitués. Ils s’amusaient. La panique n’est apparue qu’après le premier gros épisode, celui durant lequel les tables se sont envolées, mais aussi les gens, les commerces, les maisons... Quand tout s’est aplati au sol. Les variations sont presque devenues monnaie courante. L’apparition des premiers sorts a bouleversé nos vies. Celle des premiers Divins aussi.

            Evanya acquiesça.

            — Je viens d’un petit village, expliqua-t-elle. Nous n’avons rien anticipé. Lorsque le premier drame s’est produit... Nous nous sommes regroupés autour du mage du village, Marcass. Il disait pouvoir nous sauver. C’est lui qui m’a parlé du Grand Elfe.

            — Où est-il ? demanda Cyrielle. Son expertise pourrait nous être utile.

            Evanya lui lança un regard triste.

            — Dans la caverne que nous venons de quitter, indiqua-t-elle. Il a été tué par les Divins.

            Elle poussa un soupir triste.

            — Un parmi d’autres, ajouta-t-elle. Au départ, nous étions une trentaine.

            Evanya savait qu’elle évoquait une situation banale. Ses sentiments la submergeaient. Quand elle repensait à sa vie des derniers mois... Le visage apaisé de sa fille endormie la rassérénait autant qu’il l’inquiétait. Comment la protéger dans un monde qui avait perdu toute logique, toute cohérence ? La gravité variait sans signe préalable, on ignorait pourquoi. Parfois, on se trouvait plaqué au sol, le corps alourdi, douloureux. D’autres, on s’envolait. De plus en plus souvent, les variations subites propulsaient les corps dans les airs puis les écrasaient en l’espace de quelques secondes. C’était la cause de décès la plus courante. Personne ne comprenait pourquoi, ni comment. Pas même Marcass.

            Evanya attrapa la bourse récupérée sur le corps du magicien et la fouilla. Deux billes aux volutes bleues, une aux volutes rouges... Pas de quoi tenir longtemps. Marcass s’était cru en sécurité avec ses sorts et son savoir. De son côté, Evanya possédait une bille bleue et une verte. Elle conservait la verte précieusement : elle garantissait plusieurs heures de répit. Les autres duraient moins. Quoi qu’il en soit, ces réserves ne suffiraient pas pour atteindre leur but. Après les premiers épisodes, les mages s’étaient concertés ; ils voulaient trouver une solution, un moyen de préserver la population. Ils les avaient sauvés. Ils avaient créé ces billes capables de rétablir une gravité stabilisée pour une durée déterminée. Leur prix prohibitif ne repoussait personne ; les bulles permettaient de survivre. Elles créaient une zone indépendante de protection : impossible de recevoir des débris ou de s’envoler quand on les activait.

            Les premières victimes les lançaient au sol et restaient sur place, à l’abri. Peu à peu, on avait compris le danger que représentaient les villes. Seuls les arbres ne semblaient pas affectés par les changements. Les forêts se transformaient en refuges. Des groupes de survie se créaient et restaient en mouvement pour éviter les épisodes, les accidents. Les Divins étaient apparus pour les traquer. Convaincus que la catastrophe ne se produisait pas par hasard, ils arpentaient les villes et les forêts pour convaincre les survivants : il ne fallait pas lutter contre les variations de pesanteur, il fallait l’accepter comme un don des dieux. De fidèles pacifiques un peu gênants qu’on repoussait sans problème, ils s’étaient radicalisés face au refus de la majorité des survivants de les suivre. Ils avaient créé des capes qui les aidaient à gérer l’envol et les chutes soudaines. Beaucoup mouraient. De nouveaux fidèles rejoignaient leurs rangs chaque jour, cédant pour la plupart à la peur : les Divins exterminaient les autres survivants, les considérant comme sacrilèges. Ces fanatiques...

            Evanya, elle, avait suivi les recherches de Marcass et des autres mages au hasard des rencontres de fortune. Rien de divin dans ces événements, juste une puissante magie à l’œuvre. Une magie contre laquelle elle serait bientôt démunie... Le Grand Elfe restait leur seul espoir. S’il savait comment annuler le phénomène... Son existence relevait de la légende, mais une légende si tenace ne pouvait receler qu’un fond de réalité. Evanya l’espérait. Elle avait tout sacrifié pour elle. Si elle se retrouvait sans billes, au cœur de la forêt avec son enfant, elles ne survivraient pas. Une légère poussée sur son bras la tira de ses pensées. Evanya redressa la tête.

            — Si tu ne dors pas, dis-le, murmura Cyrielle. Tu monteras la garde à ma place.

            Evanya réfléchit à la proposition mais décida de prendre son repos où elle pouvait le trouver. Dans ce genre de situation, l’égoïsme menait à la survie. Elle allongea sa tête et ferma les yeux. Elle espérait que le sommeil viendrait. Les occasions d’en avoir se raréfiaient.

 

***

 

            — Réveille-toi, pauvre gueuse.

            Evanya ouvrit les yeux et se tourna vers Cyrielle. Elle dormait. Qui parlait ? Où était Melinwë ? Evanya redressa la tête. Sa fille souriait, lovée dans les bras de Niareth.

            — Tu as tué mon mari, cracha la jeune femme. Un elfe, un immortel. Jamais je n’aurais dû assister à sa mort.

            — Si je n’avais rien fait, nous serions tous morts, tu le sais, se défendit Evanya.

            — Un sort préférable, répliqua Niareth, une lueur de folie dans les yeux. Tu vas payer.

            Evanya essaya de garder son sang-froid malgré l’angoisse qui s’immisçait en elle. Si elle tentait quoi que ce soit, sa fille en paierait le prix.

            — Melinwë, viens me voir, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de contrôler.

            — Oh non, elle restera avec moi, la coupa son ancienne alliée. Je la protège. Vois-tu, sale puterelle, j’ai ourdi ma vengeance avec soin. Il ne te reste que quelques instants avant que ta bille ne cesse de faire effet.

            Oubliant toute prudence, Evanya ouvrit sa bourse pour en tirer une nouvelle.

            — Fais, je t’en prie, l’encouragea Niareth, un sourire vicieux au coin des lèvres.

            Evanya arrêta son geste, hésitante.

            — Choisis une mort lente ou brève, à ton aise, ajouta son ennemie. Tu mourras lors de la prochaine grande variation. Lorsqu’elle arrivera, tu t’envoleras et tu t’empaleras sur un arbre. Ce sera bref, sans douleur. Comme pour Galadh.

            Evanya occulta les paroles de Niareth et se concentra sur la situation. Pourquoi Melinwë ne réagissait-elle pas ? Pourquoi ne montrait-elle aucun signe de peur ? Et Cyrielle ? Pouvait-elle dormir dans une telle situation ? À moins qu’elle ne dorme pas ? Evanya se mit à sa place. Peut-être jouait-elle la morte. Si c’était le cas, elle n’avait pas tort. Evanya aurait fait la même chose.

            — Melinwë... murmura-t-elle.

            — Elle ne t’entend pas, répondit Niareth. Je l’ai enchantée. Moi aussi, j’écoutais Marcass. J’ai appris quelques petites choses. Elle est convaincue que je suis sa mère. Elle baigne dans mon amour. Je l’élèverai comme si c’était ma fille. La fille que tu m’as empêchée d’avoir avec mon mari.

            — Et Cyrielle ? interrogea Evanya. Qu’en feras-tu ?

            Elle profitait du temps gagné pour trouver une solution. Ses yeux parcoururent la cime des arbres. Lequel semblait le moins menaçant ? Où se porterait-elle pour tenter d’éviter la mort ?

            — Je n’ai que faire d’elle, avoua Niareth. Je la tuerai ou l’abandonnerai aux Divins.

            Evanya sursauta. Cyrielle s’était redressée. D’un geste adroit et téméraire, elle lança une dague en direction de Niareth. La lame l’atteignit à la gorge. En quelques instants, la jeune femme s’effondra. Evanya se précipita vers sa fille et s’en saisit. Cyrielle la suivit et acheva son adversaire au sol, sans un mot, avant de soulever son poignet. Une lueur bleue au bout des doigts cadavériques indiquait l’utilisation d’une bille.

            — Sa mort nous fait gagner du temps, remarqua Cyrielle. Mais nous ne pouvons pas nous éloigner d’elle.

            Evanya jeta un regard à sa main et constata avec un sursaut de frayeur que son sort cessait de faire effet depuis un certain temps déjà. Heureusement qu’aucun épisode ne s’était déclenché ! Elle n’aurait pas cette chance une seconde fois. Elle dévisagea Melinwë. Avec la mort de Niareth, elle semblait reprendre ses esprits.

            — Tu vas bien ? demanda-t-elle d’une voix inquiète.

            Sa fille acquiesça, l’air épuisé. Dire qu’elle aurait pu la perdre...

            — Ferme un peu les yeux, l’encouragea-t-elle.

            Elle espérait que Melinwë n’avait pas vu le cadavre, n’avait pas compris ce qui se passait. Elle n’en était pas sûre.

            — Nous ne pouvons pas rester là, souligna Cyrielle.

            — Je sais, acquiesça Evanya.

            Elle redressa la tête et sourit.

            — Merci, dit-elle avec un accent de sincérité. Pour la vie de mon enfant.

            Dans un élan de confiance dont elle ne se croyait pas capable, elle lui tendit Melinwë.

            — Nous avons besoin de la protection de Niareth, dit-elle. Et nous l’aurons.

            Elle se pencha sur le cadavre, plaça ses doigts en évidence et le souleva sur ses épaules.

            — Préviens-moi quand l’effet cesse, demanda-t-elle. Nous l’abandonnerons aux Divins comme elle comptait le faire pour toi et nous poursuivrons notre route.

            — Peut-être qu’elle a une réserve de billes... suggéra Cyrielle.

            — Nous la fouillerons, accepta Evanya. Mais plus tard, dans un endroit découvert, où nous ne risquons rien des éléments.

            Cyrielle acquiesça.

            — En route, conclut Evanya. Allons trouver le Grand Elfe.

 

***

           

            Il ne leur restait qu’une bille. Evanya, Melinwë et Cyrielle progressaient depuis deux semaines entre forêts et plaines. Le paysage majestueux de ce début d’automne ne parvenait pas à apaiser leur angoisse. Elles avaient trouvé la rivière sans difficulté ; la forêt qui la bordait aussi. Mais aucune trace du Grand Elfe. Quadriller la région s’était révélé plus ardu qu’elles ne s’y attendaient. Le relief les empêchait de couvrir les zones qu’elles s’attribuaient. Avec le manque de billes, le danger augmentait. Elles avaient dû supporter plusieurs épisodes, la gravité les envoyant valdinguer dans les airs sans contrôle. Impossible de rester longtemps dans les bois, surtout pour Melinwë. Trop de risques. Evanya commençait à comprendre l’utilité des capes des Divins.

            Elles se réfugiaient de plus en plus souvent dans les plaines, là où les chutes risquaient d’être moins douloureuses. Beaucoup les imitaient. Les descentes de Divins se faisaient là-bas plus nombreuses, plus dangereuses, mais elles étaient parvenues à s’en sortir. Evanya commençait à perdre pied ; cette situation ne pouvait plus durer. Elle prenait sur elle depuis des mois pour protéger sa fille, pour survivre... Il lui fallait un moment de calme, de vrai repos en sécurité. Impossible. Pas sans l’intervention du Grand Elfe.

            Il ne leur restait qu’une dernière bille. La verte. Celle qui durait plusieurs heures. Elles avaient décidé de l’utiliser pour atteindre le cœur de la forêt, celui qu’elles n’avaient pas exploré. La prudence leur dictait de laisser Melinwë en arrière mais elles ne connaissaient personne à qui la confier. Elles avaient décidé de rester ensemble. Plusieurs autres groupes parcouraient la forêt, en quête du Grand Elfe. Personne ne l’avait trouvé. Parfois, Evanya se laissait aller au désespoir. Puis elle se souvenait qu’elle possédait plus d’informations que les autres. Marcass avait évoqué non seulement la forêt, mais aussi une série d’éléments magiques à remarquer. Avec Cyrielle, elles en avaient repéré cinq ; quelques glyphes et deux pierres magiques aux reflets scintillants les avaient persuadées que le Grand Elfe existait et qu’elles le débusqueraient.

            Chaque moment sans protection pouvait les conduire à la mort. Elles avaient décidé de cesser leurs recherches et d’utiliser la dernière bille. Cela leur donnait une journée. Cyrielle possédait une carte de la région. Elles avaient repéré les endroits où elles avaient remarqué les glyphes et les pierres et avaient décidé de viser la convergence ces éléments, au centre de la forêt, sur une sorte de terre-plein. Là, elles espéraient trouver ce qu’elles cherchaient.

            Le but était d’écraser la dernière bille tard, dans les sous-bois, et de se dépêcher. Elles voulaient conserver le plus de temps possible avec le Grand Elfe. Leur dernier espoir. Cyrielle faisait preuve d’un optimisme à toute épreuve ; Evanya sentait le doute l’envahir. Plusieurs questions l’obsédaient : pourquoi personne ne l’avait-il encore trouvé ? Marcass ne devait pas être le seul à connaître l’existence des signes. Pourquoi le Grand Elfe ne s’était-il pas rendu compte de la situation lui-même ? Même s’il vivait dans l’isolement, il avait constaté les variations de pesanteur, non ? Peut-être était-il mort ? Ou n’existait-il pas ? Cette possibilité persistait.

            Pourtant, que faire d’autre ? Se rallier aux Divins ? Tuer les derniers rescapés ? Non, Evanya n’avait pas dit son dernier mot. L’espoir subsistait. Si elle ne le faisait pas pour elle, elle le ferait pour Melinwë. Sa fille méritait de vivre dans un monde où elle ne craindrait pas pour sa vie. Elle aussi fatiguait. Evanya s’inquiétait pour son enfant et s’accusait de se comporter en mère indigne. Elle la négligeait, obnubilée par la situation. Le temps des histoires avant de dormir, des petites surprises lors des repas ou des danses avec son père était révolu. Une nouvelle fois, Evanya décida d’ignorer les souvenirs de ce passé heureux. Elle ne pouvait pas craquer maintenant. Le Grand Elfe attendait.

            — Tu es prête ? demanda-t-elle à Melinwë.

            La fillette acquiesça. Evanya leva les yeux vers Cyrielle.

            — Allons-y, confirma la jeune femme d’un signe de tête.

            Evanya saisit la dernière bille dans sa bourse et... elle se sentit attirée vers le ciel.

            — Épisode ! hurla-t-elle.

            — Maman ! lui répondit Melinwë.

            Elles ne savaient pas combien de temps elles avaient. Evanya poussa un juron. À une seconde près ! Ses doigts tentèrent en vain de saisir la bille salvatrice pour la déclencher. Farfouiller dans la bourse maintenant pouvait signifier sa mort. Sans prendre le risque, Evanya retira sa main et se précipita vers Melinwë. S’aidant de ses mains pour avancer dans les airs, elle attrapa un pied de sa fille et réussit à l’attirer à elle.

            — Cyrielle ! appela-t-elle.

            — En-dessous ! répondit son amie.

            Elle essayait de les rejoindre, se dirigeant vers elles de toute ses forces. Evanya serra sa fille contre elle d’un bras et replaça son autre main dans sa bourse.

            — Maman, il y a un lac, là-bas, indiqua la fillette, une lueur d’espoir dans la voix.

            Evanya jeta un regard et reprit ses recherches avec frénésie.

            — C’est trop loin, murmura-t-elle. Nous n’y arriverons jamais...

            Sous ses doigts fébriles, elle ne rencontrait que le tissu. Où chercher une bille dans une bourse quand il n’y a pas de gravité ? Chaque pli de tissu constituait un obstacle supplémentaire, l’éloignant un peu plus. Soudain, Evanya sentit une entrave à ses mouvements au niveau de sa cheville.

            — Je vous tiens ! s’écria Cyrielle.

            Evanya poussait un soupir de soulagement quand elle se sentit attirée vers le sol. Une nouvelle variation ou un retour à la normale ? Par réflexe, elle serra Melinwë contre son cœur et se plaça sous elle en espérant la protéger. À cette hauteur, elles auraient au moins quelques os cassés. Elle rentra sa tête dans ses épaules en priant pour sa survie, pour celle de son enfant. Un fracas sinistre accueillit leur retour au sol. La douleur jaillit dans le dos d’Evanya avec vivacité, mais moins qu’elle ne s’y attendait. Elle ouvrit les yeux.

            — Maman ? interrogea Melinwë d’une voix hésitante.

            — Je... Je vais bien, balbutia-t-elle en se redressant.

            Une sensation étrange lui picotait les doigts. Elle retira la main de sa bourse. Dans sa chute, elle avait écrasé la dernière bille. Le compte à rebours avait commencé. Le liquide poisseux imbibait sa peau. Par réflexe, elle se frotta les doigts les uns contre les autres, comme si elle avait pu garder un peu plus longtemps son pouvoir, le retenir avant qu’il ne s’évapore.

            — Tu n’as rien ? demanda Evanya. Cyrielle ?

            Elle ne comprit qu’une fois debout, en découvrant le corps sous elle. Elle s’agenouilla, chercha un pouls inexistant. Les larmes perlèrent à ses yeux mais elle resta silencieuse et se redressa. Melinwë gambadait en avant, insouciante.

            — Je ne suis pas blessée ! confirma-t-elle avec un sourire.

            Evanya se plaça entre elle et le cadavre. Une partie d’elle la poussait à se laisser tomber au sol, à pleurer, à hurler, à abandonner. Mais Melinwë n’avait pas compris que Cyrielle était morte et la magie s’échappait le long de ses doigts. La seule fuite se trouvait en avant.

            — Laissons Cyrielle se reposer, murmura-t-elle. Allons trouver le Grand Elfe.

 

***

 

            Evanya poussa le hurlement le plus puissant dont elle était capable, lame au clair.

            — Ohla ! Doucement ! lui répondit son adversaire. Je ne vous ferai pas de mal ! Calmez-vous !

            La jeune femme se tut mais ne baissa pas son arme. La situation du lieu ne laissait aucune place au doute. Elle avait trouvé le Grand Elfe. Du moins, c’était ce qu’elle croyait.

            — Mais vous êtes un Orque ! s’écria-t-elle d’une voix où perçaient l’affolement et la révulsion.

            — Oui, je sais, confirma l’inconnu. Ce n’est pas une raison pour m’attaquer ! Baissez ça, s’il vous plaît. Je vous assure qu’il ne vous sera fait aucun mal.

            Evanya se laissa tomber au sol. Il ne lui restait que quelques minutes avant la fin de sa bille. Si peu... Et maintenant cette révélation... C’était trop pour elle. Elle attira Melinwë à elle et laissa éclater son angoisse en sanglots bruyants. Elle craquait. Le regard désolé de sa fille ne parvenait pas à la rasséréner.

            — Pourquoi ? murmura-t-elle.

            Le visage déformé se transforma en un rictus hideux.

            — Pourquoi je ne suis pas un elfe ? demanda-t-il. Il faut vraiment que je réponde à cette question ? Regardez votre réaction. Ai-je besoin de développer ?

            Evanya se calma. Elle devait reconnaître qu’elle agissait de façon injuste.

            — C’est quand même vous, le Grand Elfe ? ajouta-t-elle d’une voix emplie de doute.

            — Oui, oui, c’est moi, confirma l’orque en s’installant dans un fauteuil. Le Grand Elfe de la rumeur, capable de sauver le monde.

            Evanya essayait de se concentrer sur son visage répugnant sans parvenir à s’y résoudre. Il vivait dans une demeure cossue, presque coquette. Comme dans l’ancien temps. Une vague de fatigue envahit Evanya. Pour la première fois, elle se sentait en sécurité. Rien n’indiquait qu’un épisode se déclencherait. Un espoir fou lui envahit le cœur, d’une force qu’elle ne s’attendait pas à ressentir. Elle n’avait pas rêvé. C’était possible. Cela dépendait d’un être immonde, mais s’il pouvait changer les choses ?

            — Alors, vous allez le sauver ? demanda-t-elle.

            — De quoi ? répondit l’orque sans comprendre.

            — Le monde ! s’exclama Melinwë.

            — Moi ? Non, répondit-il d’un ton définitif.

            La détresse d’Evanya n’en jaillit que plus intense au creux de son cœur.

            — Pourquoi ? répéta-t-elle.

            — Parce que sinon je l’aurais fait depuis longtemps, avoua-t-il. J’ai lancé la rumeur du Grand Elfe pour attirer les rescapés. Vous ne l’aviez pas encore compris ?

            Non, Evanya ne comprenait rien. Ses derniers espoirs s’envolaient puis s’écrasaient au sol avec fracas comme le corps de Cyrielle, comme la haine de Niareth, comme le cerveau de Marcass. Que pouvait-elle faire, à présent ? L’idée de tuer l’orque l’effleura, mais à quoi bon ? Il lui confirmait ce qu’elle savait depuis longtemps : le monde qu’elle connaissait, qu’elle aimait était mort.

            — Vous n’êtes pas curieuse ? l’interrogea l’inconnu, faisant écho à ses pensées.

            — Y a-t-il un moyen quelconque pour que les choses redeviennent comme avant ? répliqua Evanya.

            — Je ne sais pas, reconnut l’orque. Je n’ai pas envie de le savoir.

            — Que voulez-vous dire, « Grand Elfe » ? reprit la jeune femme.

            Il haussa les épaules.

            — Vous voulez retrouver le monde d’avant, mais vous en souvenez-vous ? demanda-t-il. Je ne parle pas de votre quotidien, je parle de la société telle que nous la connaissions, qu’elle existait. Je n’ai jamais aimé cet ancien monde. Les elfes tout en haut, les humains à leur botte, et les autres... Les rebus... Les nains, les semi-hommes, les pixies, les fées, les autres peuples... Et en bas, honnis, les orques. Vous n’étiez pas la moins bien lotie mais vous vous rendiez compte qu’il y avait un problème, non ? Mes pouvoirs me permettraient de rétablir la gravité. J’ai décidé de ne pas les utiliser pour protester contre les conditions de ma race. Nous sommes considérés comme des excentriques, mis à part, reclus, dénigrés... J’en ai assez. Nous voulons le respect.

            Evanya n’en croyait pas ses oreilles. Tous ces morts pour... Une question de fierté ?

            — D’accord, accepta-t-elle. Nous vous respecterons. Rétablissez la gravité.

            L’orque éclata de rire.

            — Vous me prenez pour un abruti, constata-t-il. Pourtant...

            Sans qu’elle comprenne comment, Evanya se retrouva plaquée au plafond.

            — Melinwë ! hurla-t-elle.

            Sa fille la dévisageait, levant la tête d’un air effaré ; Evanya seule semblait affectée par le changement.

            — Je ne vous ferai pas de mal, je l’ai promis, rappela l’orque, une lueur d’excitation dans le regard. Mais on peut s’amuser un peu.

            Evanya chercha à se débattre ; le poids de son corps ne lui répondait plus. Melinwë semblait perdue.

            — Fuis ! lui hurla sa mère.

            L’orque claqua des doigts.

            — Elle ne peut pas, dit-il en indiquant les silhouettes qui pénétraient dans la pièce.

            Des Divins.

            — N’ayez pas peur, je me porte garant d’eux, dit-il. Je veux juste m’assurer que vous m’écoutez jusqu’au bout. Sans préjugé.

            Evanya décida de ne pas entrer dans le jeu de cet inconnu. Elle comprenait ce qu’il disait sans parvenir à partager son point de vue.

            — Les catastrophes qui se succèdent sont un don du ciel, poursuivit-il. Une chance pour nous de repartir sur des bases différentes, plus égalitaires. Les Divins l’ont compris. Pourquoi revenir en arrière ? Nous pouvons créer une société nouvelle, plus juste.

            Evanya se permit un sourire goguenard.

            — Mais tuons tout le monde d’abord, ce sera plus sûr, répliqua-t-elle.

            L’orque balaya son argument d’un geste de main.

            — Chacun est libre de nous rejoindre, rappela-t-il. On attaque les Divins alors que leur pacifisme les honore. Ils sont autorisés à répliquer, jamais à faire le premier geste. Qu’y puis-je si on s’oppose à l’ordre nouveau ?

            — Je me souviens pourtant de plusieurs morts dans mon entourage... commença Evanya.

            — Pouvez-vous me certifier que vous n’aviez pas attaqué la première ? la coupa l’orque.

            La jeune femme prit le temps d’y réfléchir. Sa certitude s’étiolait. Elle-même n’avait pas attaqué les Divins quand Marcass était mort. Mais Niareth ou Galadh ?

            — Vous vantez votre ordre nouveau, reprit-elle cependant. Mais vous y trouvez un intérêt, n’est-ce pas ? Je ne me trompe pas en disant que c’est vous qui souhaitez le diriger ?

            — Bien sûr, approuva l’orque. Pourquoi m’en cacher ? Je suis leur prophète. Le représentant d’une race brimée, capable d’apporter la rédemption à tous, de prendre chacun en compte. Même vous.

            Evanya se sentit redescendre. Elle atteignit le sol en douceur et se précipita vers sa fille pour la serrer contre son cœur. Melinwë lui rendit son étreinte mais son regard se portait vers les Divins. Elle semblait fascinée.

            — Quoi que vous disiez, vous ne m’avez pas convaincue, conclut Evanya en essayant de cacher son inquiétude. Laissez-nous partir.

            — Comme vous voudrez, répondit l’orque. Je le déplore... Vous êtes libre. Je vous souhaite bon courage.

            Evanya haussa les épaules. Plus rien n’avait d’importance.

            — Quand je pense que vous pourriez sauver le monde... murmura-t-elle.

            Un sourire de pitié se dessina sur le visage de l’orque. Il s’approcha d’elle et décrocha une bourse de sa poche.

            — Nous ne sommes pas si mauvais que vous le pensez, dit-il en la lui tendant. Croyez-moi.

            Evanya leva les yeux vers lui, mais il ne la regardait pas. Il dévisageait Melinwë.

 

***

 

            Evanya se sentait reconnaissante pour la bourse donnée par le Grand Elfe, mais elle ne durerait pas longtemps. Elle ne savait pas quoi en faire. Leur somme s’élevait à des dizaines de billes, de quoi tenir des semaines... Et après ? Quoi qu’il advienne, la solution était temporaire. Que se passerait-il dans un mois, dans deux ? Le discours de cet orque l’avait remuée plus qu’elle ne l’avait cru. Pas au sens où il l’entendait, cependant. Elle ne pensait pas que ses idées justifient les morts qu’elles avaient causées. Elle ne pensait pas non plus que la nouvelle société qu’il proposait soit la meilleure solution. Elle voulait retrouver ce qu’elle connaissait. Ce qu’elle aimait. Depuis qu’elle possédait la bourse, elle se sentait menacée. On pouvait la lui voler. Pour éviter les rencontres, elle avait regagné une ville avec Melinwë.

            Le spectacle de la cité dévastée lui avait tiré des larmes. Les ruines s’accumulaient sous ses yeux. Des cadavres parsemaient les rues, abandonnés, empestant certains lieux. Les épisodes réguliers ne permettaient pas de conserver des points de repère. Les débris s’envolaient, retombaient au fil des variations. Pourtant, certaines structures avaient résisté. Evanya avait choisi de s’abriter sous l’une d’elles. Avec Melinwë, elle avait reconstruit un semblant de demeure : un lit, des chaises, une table, de la décoration, des ustensiles de cuisine... La forêt alentour leur procurait le nécessaire. Il n’y avait qu’à se servir après un épisode ; les animaux aussi en souffraient.

            Evanya dévisagea sa fille. Ces derniers jours, elle avait profité de la compagnie de son enfant, baignée dans l’illusion d’un retour en arrière tant désiré. Elle lui avait raconté des histoires avant de s’endormir le soir. Elle avait parlé de son père, de leur vie d’avant. De tout. Ictius... Il lui manquait avec une force dont elle ne se serait pas crue capable. Evanya savait qu’elle vivait dans un mirage. Elle le reconnaissait. La pensée lancinante de ce qu’elle ferait ensuite, quand les dernières billes auraient fait leur office, l’obsédait. Elle ne désirait plus rien. Rien du tout. Evanya jeta un regard à sa main, puis se dirigea vers sa fille. Elle aimait Melinwë de chaque fibre de son âme. Sa fierté pour elle la submergeait. Depuis le début, son enfant avait su se débrouiller, s’adapter. Le monde décrit par le Grand Elfe s’offrait à elle. Evanya ne serait pas un poids pour elle.

            Elle embrassa avec délicatesse le front de l’enfant endormie et glissa dans sa main la bourse contenant leurs billes. Elle lui offrait un choix. Un avenir. Elle avait déterminé le sien. Evanya s’éloigna d’un pas discret et se faufila hors de la demeure factice qu’elle avait créée pour sa fille. Elle prit une profonde inspiration et hâta le pas dans les ruelles désertes emplies de décombres.

            Elle avait conscience que son acte ne serait pas compris. Qu’on penserait à un abandon. Elle ne s’en souciait pas. Melinwë comprendrait. Elle faisait confiance à sa fille. Au pire, elle penserait qu’Evanya s’était sacrifiée pour lui offrir la jouissance totale des billes restantes. La jeune femme ne savait pas si l’idée d’un tel sacrifice la satisfaisait, mais elle laissait à son enfant le choix de sa propre interprétation. Cela n’avait plus d’importance pour elle. Plus aucune. Evanya savait qu’elle ne pouvait plus vivre.

            Elle parcourut le paysage dévasté des yeux et jeta un regard à sa main. Il ne lui restait plus beaucoup de temps. L’environnement lui convenait. Elle chercha l’endroit où les décombres s’amoncelaient le plus et les escalada. Cela ferait l’affaire. Elle refusait ce nouveau monde. Elle affirmait son opposition avec courage. Ce n’était pas du désespoir ; c’était un cri de révolte. Melinwë, elle, ferait son choix. Elle représentait l’avenir. Elle suivrait le mouvement ou reprendrait la lutte. Evanya ne voulait pas savoir. La peur d’observer sa fille s’éloigner petit à petit d’elle et se laisser convaincre par des idées qu’elle jugeait infâmes lui était insupportable.

            Evanya s’assit sur les restes d’un bâtiment effondré. Un épisode pouvait se déclencher n’importe quand, maintenant. Il suffisait d’une variation. Ses pensées se portèrent vers Ictius. Vers les années de bonheur vécues à deux, à trois. Elle souhaitait le meilleur à Melinwë. Ce monde n’était pas pour elle. Evanya était fatiguée, elle méritait le repos qu’elle s’accordait. La jeune femme sentit son poids se modifier. Enfin.

            Les débris autour d’elle se soulevèrent en premier. Puis son corps. La scène se déroulait avec la lenteur qu’elle avait imaginée. Comme si les éléments s’alliaient pour la laisser partir dans un ultime spectacle. Elle s’éleva dans les airs, ses membres se faufilant entre les débris. Les pierres les plus lourdes restaient sous elle, les plus légères au-dessus. Elle s’écraserait comme prévu. Evanya sourit. Elle partait dans la splendeur. Avec la conviction qu’elle restait fidèle à elle-même. Qu’elle prenait la meilleure décision. Pour sa fille. Evanya lui envoya ses dernières pensées. Son courage. Son amour.

            Elle chuta.

 

***

 

            Melinwë ouvrit les yeux.

            — Maman ? demanda-t-elle d’une voix endormie.

            La sensation du tissu dans sa main la réveilla tout à fait. Une bourse ? L’enfant l’ouvrit. Elle contenait l’intégralité de leur réserve de billes. Melinwë comprit aussitôt la situation. Elle se redressa à la hâte, prête à se précipiter à l’extérieur.

            — Trop tard, l’informa une voix.

            Melinwë parcourut la pièce du regard. Un Divin. Elle se plaqua contre le mur, inquiète.

            — Tu le sais déjà, n’est-ce pas ? ajouta-t-il. Ta mère est morte.

            Melinwë demeura silencieuse. Que pouvait-elle faire ? Elle se sentait impuissante. Le Divin retira sa capuche et sourit. C’était un homme jeune, aux cheveux en bataille.

            — Je ne te ferai aucun mal, promit-il.

            Melinwë sentit le doute l’envahir. Il n’avait pas l’air menaçant.

            — T’es-tu déjà demandé où aller ? interrogea-t-il en s’approchant. Tu n’as plus personne. Je peux te montrer le corps, si tu veux une preuve.

            Melinwë n’en avait pas besoin. Elle savait. Elle le sentait au fond de son cœur. Si sa mère était encore en vie, elle ne l’aurait pas laissée une seule seconde.

            — Le Grand Elfe m’a demandé de veiller sur toi, ajouta-t-il.

            Il tira un paquetage d’un repli de ses vêtements et le tendit à Melinwë. La jeune fille s’en saisit et l’ouvrit. Une cape. Melinwë ne put empêcher un large sourire de se dessiner sur son visage. Voler. Elle avait toujours rêvé de voler comme les Divins.

            — Alors, qu’en dis-tu ? poursuivit le jeune homme. Nous t’offrons la sécurité. Une famille.

            Melinwë le dévisagea, puis éclata de rire. Elle ne s’était pas sentie aussi heureuse depuis des années. Sa mère pleurait tout le temps, s’inquiétait... Elle ne voulait pas d’une telle vie. Sans réfléchir, sans hésiter, elle ouvrit la bourse, saisit les billes par poignées et les lança autour d’elle les unes après les autres, teintant de mille couleurs les murs gris. L’arc-en-ciel magique scintillait, se complétait au fur et à mesure des touches successives en un crépitement festif. Lorsqu’il n’y eut plus rien à lancer, Melinwë enfila la cape et se tourna vers le Divin. Il la dévisageait, ravi.

            — Je suis prête, dit-elle. Apprends-moi.

 

04 octobre 2017

Mes 10 ans d'écriture avec PageFour

DSC_0015

J'ai déjà évoqué avec vous mon matériel. Aujourd'hui, je souhaiterais faire un focus sur mon logiciel d'écriture : Pagefour. Pourquoi maintenant ? Parce que le développeur a décidé de cesser de créer des mises à jour. Le logiciel continue de vivre, mais il a été remplacé par un nouveau produit (que je vous présenterai la semaine prochaine !). Le moment est donc venu pour moi de faire mes adieux à Pagefour après dix ans passés ensemble.

Pourquoi utiliser Pagefour ?

Oui, je sais, il existe plein d'autres logiciels bien meilleurs sur le marché, le premier qui me vient à l'esprit étant Scrivener, même si je ne le connais que de réputation. Cependant, je tiens à souligner plusieurs choses : la première, c'est que je ne prétends à la publication que depuis peu. Avant, l'écriture constituait pour moi un loisir, quand je trouvais du temps. Y consacrer de l'argent constituait un pas de géant que je n'étais pas prête à franchir. PageFour était idéal pour cela : au début, l'utilisation du logiciel n'était pas limitée dans le temps, mais dans le nombre de notebooks (ou projets) à ouvrir. C'était parfait pour moi ! J'ai donc passé plusieurs années à l'utiliser et m'y familiariser avant de m'acheter une licence.

L'argument principal que je trouve en faveur de Pagefour c'est sa simplicité. Pas de décompte de mots, pas de mise en page, pas de puces, un simple éditeur de texte avec tout sous la main et sous les yeux. Le principe est de pouvoir se concentrer sur son écriture, de ne pas avoir quoi que ce soit qui nous perturbe au moment où l'inspiration frappe. Pour moi, sa taille adaptable constitue un atout car, comme vous le savez déjà, j'ai besoin de faire plusieurs choses en même temps pour pouvoir bien me concentrer. Le fait que le logiciel ne soit pas trop chargé me permet de le réduire à une demi-fenêtre et de regarder des vidéos/écouter de la musique/suivre une actualité en même temps.

L'arborescence et le reste

PageFour, comme tous les logiciels d'écriture, possède une arborescence que l'auteur peut développer à souhait. Cela permet d'avoir plein de sujets différents sous les yeux, de passer d'une nouvelle à une autre, d'une prise de note à un roman... Bref, c'est facile d'utilisation, adaptable à souhait et cela permet de correspondre à n'importe quel projet. Les sauvegardes régulières et les exportations aisées permettent aussi de ne jamais perdre ses documents (cela ne m'est arrivé qu'une fois, mais c'était par ma faute, je n'avais pas créé le dossier de destination que j'avais indiqué et donc je ne sauvegardais pas, en réalité...). Le système d'arborescence permet surtout de se retrouver dans les grands projets, par chapitres, par tomes, et de savoir où se trouve l'information dont on a besoin. 

La fin de PageFour

Bref, je me contentais parfaitement de cet outil quand le développeur a envoyé un mail à l'intégralité des acheteurs pour signaler la fin du logiciel. Il y expliquait que son but premier se retrouvait détourné puisque le logiciel n'était pas utilisé que par des auteurs, mais par d'autres professions. Il nous présentait Atomic Scribbler, sa nouvelle création, adaptée expressément aux écrivains... Et il offrait une licence gratuite pour faire la transition, avec un an de mises à jour. J'ai bien sûr accepté, mais je conserve PageFour comme backup. Pourquoi ? Déjà par attachement, mais surtout parce qu'il marche. Bien sûr, je n'aurai plus de mises à jour, mais elles n'étaient pas légion, et le logiciel reste fonctionnel. Je vais donc continuer à l'utiliser, même si moins souvent, non seulement parce que je reste fidèle aux repères acquis depuis mes débuts mais surtout parce qu'Atomic Scribbler présente des inconvénients que PageFour n'a pas et dont je vous parlerai la semaine prochaine !

Posté par Melifol à 17:49 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

20 septembre 2017

Un (très) petit article de news !

DSC_0129

Je n'ai rien de nouveau à vous annoncer, mais mon dernier article de news commence à remonter à longtemps, alors je suis ici pour vous parler un peu de mes projets ! Tout d'abord, l'automne sera marqué par le BAT et la sortie (en fin d'année ?) de l'anthologie sur la terre et le feu où figurera "A un brasier du bonheur", la suite de ma nouvelle "A un souffle de l'immortalité".

En ce qui concerne les ATs, plusieurs me font de l'oeil cette année, et c'est un soulagement par rapport à l'année dernière ! Je tenterai donc "Dans les villes du futurs", "Monstres" et sans doute "le temps revisité".

En parallèle, le gros de mon travail se concentrera sur le mon "projet M", un roman. Il ne me reste que deux (gros) chapitres à écrire avant de passer aux phases de relecture, bêta-lecture, soumission... Bref, beaucoup d'investissement en perspective, ce qui explique que je diminue aussi un peu les soumissions de nouvelles, même si je ne m'arrête pas !

Je suis aussi en attente de résultats, certains récents, d'autres dont les ATs commencent à remonter. Je patiente. Pour l'instant, mon bilan général depuis ma première publication de nouvelle reste très positif : plus de 50% de réussite et toujours un message gentil ou un compliment sur mon texte en cas de refus ! Je reste motivée et j'avance, la route est encore longue mais je commence à distinguer le sentier plutôt que d'errer au hasard dans la forêt !

Posté par Melifol à 09:52 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,

13 septembre 2017

Les prénoms (1) : A un souffle de l'immortalité

DSC_0013

Je commence l'explication des prénoms dans mes nouvelles par "A un souffle de l'immortalité" ! Si vous n'avez pas lu la nouvelle, je rappelle qu'elle est toujours disponible chez RroyzZ dans le recueil du même nom.

Arkan : je cherchais un nom qui "sonne" inhabituel, différent, d'où le choix de la graphie avec un k plutôt qu'un c. Le nom en lui-même évoque le terme français "arcane". Je cherchais à faire comprendre la spécificité magique et la puissance du personnage au lecteur d'entrée de jeu, sans avoir besoin d'une longue description puisque c'est le premier personnage de l'histoire et que le point de vue interne ne justifie pas que je m'étale sur son apparence physique.

Just : j'ai choisi ce prénom parce qu'il se place sous deux filiations étymologiques : anglaise et française. Cela lui donne un côté dynamique que j'apprécie, tout en insistant sur sa simplicité. Just est, dans un certain sens, le personnage le plus honnête du récit. Il ne cache rien, il reste lui-même. Malgré sa profession de voleur, il conserve une morale très stricte, un sens de la justice que je voulais que le lecteur comprenne en lisant son nom.

Lilia : je voulais un prénom simple, agréable, joli, qui inspire la confiance et pouvait aussi servir de diminutif. Je ne m'étale pas pour ceux qui n'ont pas lu la nouvelle, les autres comprendront pourquoi !

Tarquin : Je cherchais à communiquer une notion de royauté, d'effet de cour, mais aussi quelque chose d'ancien et de particulier. J'ai donc cherché un prénom romain.

Cyril : J'ai choisi ce prénom pour créer un effet de distance et de hauteur, pour que le lecteur comprenne sa noblesse, mais aussi sa corruption. J'ai cherché quelque chose qui sonne plus familier que Tarquin pour contrebalancer l'effet du personnage, mais qui fasse penser à quelque chose de russe, en lien avec l'alphabet cyrillique.

J'espère que ces précisions vous intéresseront !

Posté par Melifol à 10:51 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,