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L’ordre nouveau

 

            Evanya jeta un regard angoissé derrière elle et pénétra dans la caverne. Par réflexe, elle s’accrocha à la paroi rocheuse. Si un nouvel épisode se déclenchait... À sa suite, Galadh et sa femme Niareth la protégeaient de leur présence rassurante. Devant, Marcass ouvrait la marche.

            — Maman, je suis fatiguée, murmura Melinwë.

            Evanya serra un peu plus fort la main de sa fille, baissa les yeux et sourit.

            — Bientôt, promit-elle.

            Marcass se plaça au centre de la grotte ; les mains tendues vers le plafond constellé de stalactites, il entonna ses incantations, psalmodies énigmatiques et douces. Galadh montait le guet à l’entrée, l’arc à la main. Les rares rayons de lumière qui pénétraient dans la caverne accentuaient la beauté de son visage d’elfe. Niareth, à ses côtés, dégainait son épée. Une détermination tout humaine se lisait dans son regard. Le couple agissait de concert, en harmonie parfaite. Evanya occulta les souvenirs de son époux Ictius qui jaillissaient dans son esprit ; mort durant les premières semaines de la catastrophe, il habitait encore ses moindres pensées. Elle posa son sac avec un soupir fatigué. Cette pause les requinquerait. Elle espérait que cet abri temporaire leur procurerait un répit salutaire.

            Melinwë s’était effondrée au sol, épuisée. Elle n’irait pas plus loin aujourd’hui. Evanya tira une gourde de son sac, la lui tendit et l’embrassa sur le front, y attardant ses lèvres de toute la force de son amour. Tant d’efforts chez un si petit être... Evanya ne pouvait retenir une pointe d’admiration. Elle leva un regard interrogateur vers Marcass. Le magicien murmura un dernier mot et se tourna vers elle avec un sourire confiant.

            — C’est bon, dit-il. Nous sommes en séc...

            Sa tête explosa. Evanya attrapa son sac d’une main, sa fille d’une autre et se jeta au sol dans un geste qu’elle savait dérisoire.

            — Bande de malades ! hurla-t-elle sous le coup de la colère. Vous tirez sur la personne qui vous protège !

            Seuls les éclats magiques lui répondirent.

            — Les Divins ! cria Niareth, énonçant une évidence.

            Les flèches de Galadh filaient vers l’extérieur. Melinwë fouilla dans son sac, en tira une bourse et l’ouvrit d’un geste violent. Elle y saisit une bille aux volutes colorées et l’écrasa entre ses doigts. Sa peau absorba le liquide poisseux tandis qu’elle attirait sa fille à sa suite. Elle rampa jusqu’à la dépouille de Marcass, l’écarta d’une main et entreprit de brouiller les glyphes qu’il avait tracés au sol à l’aide de son bâton.

            — Rejoignez-moi ! hurla-t-elle à l’adresse de ses compagnons. Dépêchez-vous !

            Ces derniers cédaient du terrain. Evanya apercevait les capes des Divins à l’entrée de la grotte. Ils ne tiendraient pas longtemps. Répondant à son cri, Niareth se précipita à ses côtés. Galadh la couvrait. Trois Divins s’engouffrèrent dans la caverne en courant, l’arme à la main. Leurs mouvements gracieux, presque diaphanes, et le tourbillon de leurs capes indiquèrent à Evanya le début d’un nouvel épisode. Pour une fois, cela leur procurerait un avantage.

            — Vous ne pouvez refuser l’ordre nouveau ! s’écrièrent-ils.

            — Fanatiques ! répondit Niareth.

            Evanya ne leur prêtait aucune attention. Elle murmurait le sort d’annulation que Marcass lui avait appris en frottant le sol avec une vivacité proche de la frénésie. Soudain, l’effet de l’enchantement cessa.

            — Non ! hurla Niareth.

            Trop tard. Le corps sanglant de Galadh, encastré dans les stalactites du plafond, accompagnait celui des Divins. Niareth ne cessait de hurler.

            — Suis-moi, si tu veux vivre, glissa Evanya.

            Elle jeta son sac sur son épaule, se saisit de la bourse magique que Marcass portait toujours à sa ceinture, souleva sa fille et se précipita vers la sortie. Pas de temps pour les sentiments ; elle devait tirer profit de cette accalmie. D’autres viendraient. Heureusement, la sortie était dégagée. Evanya ne vérifia pas si Niareth la suivait ;  la survie de sa fille passait avant le reste. Elle se dirigea vers la forêt attenante. Le couvert des arbres les protégerait.

            Evanya se glissa entre les troncs, son enfant contre son cœur. Pourvu que les Divins les ignorent... Elle voulait mettre autant de distance que possible entre elle et ces fous. Le danger qu’ils représentaient la terrifiait presque autant que les épisodes. La jeune femme parcourut plusieurs dizaines de mètres avant de perdre son souffle. Était-elle à l’abri ? Inquiète, elle se dissimula dans un fourré. Le contact du sol la rassura. Elle vérifia que le corps de Melinwë ne portait aucune blessure et essaya de calculer le temps qui venait de s’écouler : la bille de magie durerait-elle ? Devait-elle en écraser une autre, au risque de se trouver à court plus tard ?

            — Vous aussi, vous les fuyez ? souffla une voix.

            Evanya faillit hurler de frayeur. Elle vérifia les vêtements de l’inconnue. Une civile. Rien à craindre.

            — Oui, murmura-t-elle. Vous êtes protégée ?

            — Il me reste une heure, confirma-t-elle. Vous pouvez rester ici si vous voulez. Ils se sont éloignés.

            — J’ai moi-même un sort en route, confia Evanya. Mais je ne sais pas combien de temps il va durer.

            — Montrez-moi, demanda l’inconnue.

            Evanya lui tendit la main. Sur ses doigts, absorbées par la peau, les couleurs magiques chatoyaient au soleil, mêlant l’argent et le vert.

            — Un peu plus, je dirais, constata l’inconnue avec un sourire. Vous pouvez vous reposer si vous le désirez. Je m’appelle Cyrielle.

            — Evanya, répondit-elle. Ma fille, Melinwë. Si vous nous offrez cette opportunité, nous acceptons avec plaisir. Où vous rendez-vous ensuite ?

            — Je... balbutia l’inconnue. Je cherche le Grand Elfe. Il se murmure qu’il se trouve...

            — Dans la forêt bordant la prochaine rivière, compléta Evanya. Et qu’il peut nous sortir de cette situation. Nous y irons ensemble.

            La jeune femme avait appris à faire confiance aux inconnus depuis la première catastrophe. S’allier avec les autres restait la façon la plus sûre de survivre. La méfiance naturelle précédant le premier épisode s’était évaporée. Que restait-il à voler quand personne ne possédait plus rien ? La solidarité s’imposait... Seuls les Divins étaient ostracisés. Ils représentaient une menace. Evanya fit glisser son sac au sol et le poussa en direction de sa fille. Melinwë, habituée, posa sa tête dessus avec un sourire reconnaissant et s’endormit. Evanya se demanda si elle avait remarqué le corps de Galadh encastré au plafond. Si elle comprenait. Elle se tourna vers Cyrielle.

            — Pouvons-nous nous fier à cet endroit ? demanda-t-elle.

            — Je n’ai rien de mieux, confia son interlocutrice. Pas en si peu de temps. Il en reste une dizaine, mais je pense qu’ils ne nous trouveront pas. Ils ont perdu l’habitude de regarder le sol et le couvert des arbres les révulse. Tant que nous ne nous faisons ni voir, ni entendre, je nous crois en sécurité. Ils n’attendront pas plus d’une heure.

            Evanya acquiesça.

            — D’où venez-vous ? interrogea-t-elle.

            — De la ville, répondit Cyrielle.

            Elle ne semblait pas vouloir s’attarder sur sa vie privée. Evanya la comprenait. Elles se sépareraient peut-être, ou l’une d’entre elles mourrait... Mieux valait ne pas s’attacher.

            — Ça a dû être terrible quand ça s’est déclenché, tenta-t-elle tout de même.

            Cyrielle se passa une main gênée dans les cheveux.

            — Pas au début, comme ailleurs, rappela-t-elle. Quand la pesanteur a changé pour la première fois, tout le monde s’est étonné mais personne n’a paniqué. On trouvait cela amusant. En quoi léviter pourrait-il s’avérer dangereux ? Ça s’est arrêté aussi vite que ça s’est déclenché. Les enfants couraient dans les rues, en redemandaient... On pensait qu’on volait, vous vous souvenez ? La fréquence des épisodes a augmenté, les gens se sont habitués. Ils s’amusaient. La panique n’est apparue qu’après le premier gros épisode, celui durant lequel les tables se sont envolées, mais aussi les gens, les commerces, les maisons... Quand tout s’est aplati au sol. Les variations sont presque devenues monnaie courante. L’apparition des premiers sorts a bouleversé nos vies. Celle des premiers Divins aussi.

            Evanya acquiesça.

            — Je viens d’un petit village, expliqua-t-elle. Nous n’avons rien anticipé. Lorsque le premier drame s’est produit... Nous nous sommes regroupés autour du mage du village, Marcass. Il disait pouvoir nous sauver. C’est lui qui m’a parlé du Grand Elfe.

            — Où est-il ? demanda Cyrielle. Son expertise pourrait nous être utile.

            Evanya lui lança un regard triste.

            — Dans la caverne que nous venons de quitter, indiqua-t-elle. Il a été tué par les Divins.

            Elle poussa un soupir triste.

            — Un parmi d’autres, ajouta-t-elle. Au départ, nous étions une trentaine.

            Evanya savait qu’elle évoquait une situation banale. Ses sentiments la submergeaient. Quand elle repensait à sa vie des derniers mois... Le visage apaisé de sa fille endormie la rassérénait autant qu’il l’inquiétait. Comment la protéger dans un monde qui avait perdu toute logique, toute cohérence ? La gravité variait sans signe préalable, on ignorait pourquoi. Parfois, on se trouvait plaqué au sol, le corps alourdi, douloureux. D’autres, on s’envolait. De plus en plus souvent, les variations subites propulsaient les corps dans les airs puis les écrasaient en l’espace de quelques secondes. C’était la cause de décès la plus courante. Personne ne comprenait pourquoi, ni comment. Pas même Marcass.

            Evanya attrapa la bourse récupérée sur le corps du magicien et la fouilla. Deux billes aux volutes bleues, une aux volutes rouges... Pas de quoi tenir longtemps. Marcass s’était cru en sécurité avec ses sorts et son savoir. De son côté, Evanya possédait une bille bleue et une verte. Elle conservait la verte précieusement : elle garantissait plusieurs heures de répit. Les autres duraient moins. Quoi qu’il en soit, ces réserves ne suffiraient pas pour atteindre leur but. Après les premiers épisodes, les mages s’étaient concertés ; ils voulaient trouver une solution, un moyen de préserver la population. Ils les avaient sauvés. Ils avaient créé ces billes capables de rétablir une gravité stabilisée pour une durée déterminée. Leur prix prohibitif ne repoussait personne ; les bulles permettaient de survivre. Elles créaient une zone indépendante de protection : impossible de recevoir des débris ou de s’envoler quand on les activait.

            Les premières victimes les lançaient au sol et restaient sur place, à l’abri. Peu à peu, on avait compris le danger que représentaient les villes. Seuls les arbres ne semblaient pas affectés par les changements. Les forêts se transformaient en refuges. Des groupes de survie se créaient et restaient en mouvement pour éviter les épisodes, les accidents. Les Divins étaient apparus pour les traquer. Convaincus que la catastrophe ne se produisait pas par hasard, ils arpentaient les villes et les forêts pour convaincre les survivants : il ne fallait pas lutter contre les variations de pesanteur, il fallait l’accepter comme un don des dieux. De fidèles pacifiques un peu gênants qu’on repoussait sans problème, ils s’étaient radicalisés face au refus de la majorité des survivants de les suivre. Ils avaient créé des capes qui les aidaient à gérer l’envol et les chutes soudaines. Beaucoup mouraient. De nouveaux fidèles rejoignaient leurs rangs chaque jour, cédant pour la plupart à la peur : les Divins exterminaient les autres survivants, les considérant comme sacrilèges. Ces fanatiques...

            Evanya, elle, avait suivi les recherches de Marcass et des autres mages au hasard des rencontres de fortune. Rien de divin dans ces événements, juste une puissante magie à l’œuvre. Une magie contre laquelle elle serait bientôt démunie... Le Grand Elfe restait leur seul espoir. S’il savait comment annuler le phénomène... Son existence relevait de la légende, mais une légende si tenace ne pouvait receler qu’un fond de réalité. Evanya l’espérait. Elle avait tout sacrifié pour elle. Si elle se retrouvait sans billes, au cœur de la forêt avec son enfant, elles ne survivraient pas. Une légère poussée sur son bras la tira de ses pensées. Evanya redressa la tête.

            — Si tu ne dors pas, dis-le, murmura Cyrielle. Tu monteras la garde à ma place.

            Evanya réfléchit à la proposition mais décida de prendre son repos où elle pouvait le trouver. Dans ce genre de situation, l’égoïsme menait à la survie. Elle allongea sa tête et ferma les yeux. Elle espérait que le sommeil viendrait. Les occasions d’en avoir se raréfiaient.

 

***

 

            — Réveille-toi, pauvre gueuse.

            Evanya ouvrit les yeux et se tourna vers Cyrielle. Elle dormait. Qui parlait ? Où était Melinwë ? Evanya redressa la tête. Sa fille souriait, lovée dans les bras de Niareth.

            — Tu as tué mon mari, cracha la jeune femme. Un elfe, un immortel. Jamais je n’aurais dû assister à sa mort.

            — Si je n’avais rien fait, nous serions tous morts, tu le sais, se défendit Evanya.

            — Un sort préférable, répliqua Niareth, une lueur de folie dans les yeux. Tu vas payer.

            Evanya essaya de garder son sang-froid malgré l’angoisse qui s’immisçait en elle. Si elle tentait quoi que ce soit, sa fille en paierait le prix.

            — Melinwë, viens me voir, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de contrôler.

            — Oh non, elle restera avec moi, la coupa son ancienne alliée. Je la protège. Vois-tu, sale puterelle, j’ai ourdi ma vengeance avec soin. Il ne te reste que quelques instants avant que ta bille ne cesse de faire effet.

            Oubliant toute prudence, Evanya ouvrit sa bourse pour en tirer une nouvelle.

            — Fais, je t’en prie, l’encouragea Niareth, un sourire vicieux au coin des lèvres.

            Evanya arrêta son geste, hésitante.

            — Choisis une mort lente ou brève, à ton aise, ajouta son ennemie. Tu mourras lors de la prochaine grande variation. Lorsqu’elle arrivera, tu t’envoleras et tu t’empaleras sur un arbre. Ce sera bref, sans douleur. Comme pour Galadh.

            Evanya occulta les paroles de Niareth et se concentra sur la situation. Pourquoi Melinwë ne réagissait-elle pas ? Pourquoi ne montrait-elle aucun signe de peur ? Et Cyrielle ? Pouvait-elle dormir dans une telle situation ? À moins qu’elle ne dorme pas ? Evanya se mit à sa place. Peut-être jouait-elle la morte. Si c’était le cas, elle n’avait pas tort. Evanya aurait fait la même chose.

            — Melinwë... murmura-t-elle.

            — Elle ne t’entend pas, répondit Niareth. Je l’ai enchantée. Moi aussi, j’écoutais Marcass. J’ai appris quelques petites choses. Elle est convaincue que je suis sa mère. Elle baigne dans mon amour. Je l’élèverai comme si c’était ma fille. La fille que tu m’as empêchée d’avoir avec mon mari.

            — Et Cyrielle ? interrogea Evanya. Qu’en feras-tu ?

            Elle profitait du temps gagné pour trouver une solution. Ses yeux parcoururent la cime des arbres. Lequel semblait le moins menaçant ? Où se porterait-elle pour tenter d’éviter la mort ?

            — Je n’ai que faire d’elle, avoua Niareth. Je la tuerai ou l’abandonnerai aux Divins.

            Evanya sursauta. Cyrielle s’était redressée. D’un geste adroit et téméraire, elle lança une dague en direction de Niareth. La lame l’atteignit à la gorge. En quelques instants, la jeune femme s’effondra. Evanya se précipita vers sa fille et s’en saisit. Cyrielle la suivit et acheva son adversaire au sol, sans un mot, avant de soulever son poignet. Une lueur bleue au bout des doigts cadavériques indiquait l’utilisation d’une bille.

            — Sa mort nous fait gagner du temps, remarqua Cyrielle. Mais nous ne pouvons pas nous éloigner d’elle.

            Evanya jeta un regard à sa main et constata avec un sursaut de frayeur que son sort cessait de faire effet depuis un certain temps déjà. Heureusement qu’aucun épisode ne s’était déclenché ! Elle n’aurait pas cette chance une seconde fois. Elle dévisagea Melinwë. Avec la mort de Niareth, elle semblait reprendre ses esprits.

            — Tu vas bien ? demanda-t-elle d’une voix inquiète.

            Sa fille acquiesça, l’air épuisé. Dire qu’elle aurait pu la perdre...

            — Ferme un peu les yeux, l’encouragea-t-elle.

            Elle espérait que Melinwë n’avait pas vu le cadavre, n’avait pas compris ce qui se passait. Elle n’en était pas sûre.

            — Nous ne pouvons pas rester là, souligna Cyrielle.

            — Je sais, acquiesça Evanya.

            Elle redressa la tête et sourit.

            — Merci, dit-elle avec un accent de sincérité. Pour la vie de mon enfant.

            Dans un élan de confiance dont elle ne se croyait pas capable, elle lui tendit Melinwë.

            — Nous avons besoin de la protection de Niareth, dit-elle. Et nous l’aurons.

            Elle se pencha sur le cadavre, plaça ses doigts en évidence et le souleva sur ses épaules.

            — Préviens-moi quand l’effet cesse, demanda-t-elle. Nous l’abandonnerons aux Divins comme elle comptait le faire pour toi et nous poursuivrons notre route.

            — Peut-être qu’elle a une réserve de billes... suggéra Cyrielle.

            — Nous la fouillerons, accepta Evanya. Mais plus tard, dans un endroit découvert, où nous ne risquons rien des éléments.

            Cyrielle acquiesça.

            — En route, conclut Evanya. Allons trouver le Grand Elfe.

 

***

           

            Il ne leur restait qu’une bille. Evanya, Melinwë et Cyrielle progressaient depuis deux semaines entre forêts et plaines. Le paysage majestueux de ce début d’automne ne parvenait pas à apaiser leur angoisse. Elles avaient trouvé la rivière sans difficulté ; la forêt qui la bordait aussi. Mais aucune trace du Grand Elfe. Quadriller la région s’était révélé plus ardu qu’elles ne s’y attendaient. Le relief les empêchait de couvrir les zones qu’elles s’attribuaient. Avec le manque de billes, le danger augmentait. Elles avaient dû supporter plusieurs épisodes, la gravité les envoyant valdinguer dans les airs sans contrôle. Impossible de rester longtemps dans les bois, surtout pour Melinwë. Trop de risques. Evanya commençait à comprendre l’utilité des capes des Divins.

            Elles se réfugiaient de plus en plus souvent dans les plaines, là où les chutes risquaient d’être moins douloureuses. Beaucoup les imitaient. Les descentes de Divins se faisaient là-bas plus nombreuses, plus dangereuses, mais elles étaient parvenues à s’en sortir. Evanya commençait à perdre pied ; cette situation ne pouvait plus durer. Elle prenait sur elle depuis des mois pour protéger sa fille, pour survivre... Il lui fallait un moment de calme, de vrai repos en sécurité. Impossible. Pas sans l’intervention du Grand Elfe.

            Il ne leur restait qu’une dernière bille. La verte. Celle qui durait plusieurs heures. Elles avaient décidé de l’utiliser pour atteindre le cœur de la forêt, celui qu’elles n’avaient pas exploré. La prudence leur dictait de laisser Melinwë en arrière mais elles ne connaissaient personne à qui la confier. Elles avaient décidé de rester ensemble. Plusieurs autres groupes parcouraient la forêt, en quête du Grand Elfe. Personne ne l’avait trouvé. Parfois, Evanya se laissait aller au désespoir. Puis elle se souvenait qu’elle possédait plus d’informations que les autres. Marcass avait évoqué non seulement la forêt, mais aussi une série d’éléments magiques à remarquer. Avec Cyrielle, elles en avaient repéré cinq ; quelques glyphes et deux pierres magiques aux reflets scintillants les avaient persuadées que le Grand Elfe existait et qu’elles le débusqueraient.

            Chaque moment sans protection pouvait les conduire à la mort. Elles avaient décidé de cesser leurs recherches et d’utiliser la dernière bille. Cela leur donnait une journée. Cyrielle possédait une carte de la région. Elles avaient repéré les endroits où elles avaient remarqué les glyphes et les pierres et avaient décidé de viser la convergence ces éléments, au centre de la forêt, sur une sorte de terre-plein. Là, elles espéraient trouver ce qu’elles cherchaient.

            Le but était d’écraser la dernière bille tard, dans les sous-bois, et de se dépêcher. Elles voulaient conserver le plus de temps possible avec le Grand Elfe. Leur dernier espoir. Cyrielle faisait preuve d’un optimisme à toute épreuve ; Evanya sentait le doute l’envahir. Plusieurs questions l’obsédaient : pourquoi personne ne l’avait-il encore trouvé ? Marcass ne devait pas être le seul à connaître l’existence des signes. Pourquoi le Grand Elfe ne s’était-il pas rendu compte de la situation lui-même ? Même s’il vivait dans l’isolement, il avait constaté les variations de pesanteur, non ? Peut-être était-il mort ? Ou n’existait-il pas ? Cette possibilité persistait.

            Pourtant, que faire d’autre ? Se rallier aux Divins ? Tuer les derniers rescapés ? Non, Evanya n’avait pas dit son dernier mot. L’espoir subsistait. Si elle ne le faisait pas pour elle, elle le ferait pour Melinwë. Sa fille méritait de vivre dans un monde où elle ne craindrait pas pour sa vie. Elle aussi fatiguait. Evanya s’inquiétait pour son enfant et s’accusait de se comporter en mère indigne. Elle la négligeait, obnubilée par la situation. Le temps des histoires avant de dormir, des petites surprises lors des repas ou des danses avec son père était révolu. Une nouvelle fois, Evanya décida d’ignorer les souvenirs de ce passé heureux. Elle ne pouvait pas craquer maintenant. Le Grand Elfe attendait.

            — Tu es prête ? demanda-t-elle à Melinwë.

            La fillette acquiesça. Evanya leva les yeux vers Cyrielle.

            — Allons-y, confirma la jeune femme d’un signe de tête.

            Evanya saisit la dernière bille dans sa bourse et... elle se sentit attirée vers le ciel.

            — Épisode ! hurla-t-elle.

            — Maman ! lui répondit Melinwë.

            Elles ne savaient pas combien de temps elles avaient. Evanya poussa un juron. À une seconde près ! Ses doigts tentèrent en vain de saisir la bille salvatrice pour la déclencher. Farfouiller dans la bourse maintenant pouvait signifier sa mort. Sans prendre le risque, Evanya retira sa main et se précipita vers Melinwë. S’aidant de ses mains pour avancer dans les airs, elle attrapa un pied de sa fille et réussit à l’attirer à elle.

            — Cyrielle ! appela-t-elle.

            — En-dessous ! répondit son amie.

            Elle essayait de les rejoindre, se dirigeant vers elles de toute ses forces. Evanya serra sa fille contre elle d’un bras et replaça son autre main dans sa bourse.

            — Maman, il y a un lac, là-bas, indiqua la fillette, une lueur d’espoir dans la voix.

            Evanya jeta un regard et reprit ses recherches avec frénésie.

            — C’est trop loin, murmura-t-elle. Nous n’y arriverons jamais...

            Sous ses doigts fébriles, elle ne rencontrait que le tissu. Où chercher une bille dans une bourse quand il n’y a pas de gravité ? Chaque pli de tissu constituait un obstacle supplémentaire, l’éloignant un peu plus. Soudain, Evanya sentit une entrave à ses mouvements au niveau de sa cheville.

            — Je vous tiens ! s’écria Cyrielle.

            Evanya poussait un soupir de soulagement quand elle se sentit attirée vers le sol. Une nouvelle variation ou un retour à la normale ? Par réflexe, elle serra Melinwë contre son cœur et se plaça sous elle en espérant la protéger. À cette hauteur, elles auraient au moins quelques os cassés. Elle rentra sa tête dans ses épaules en priant pour sa survie, pour celle de son enfant. Un fracas sinistre accueillit leur retour au sol. La douleur jaillit dans le dos d’Evanya avec vivacité, mais moins qu’elle ne s’y attendait. Elle ouvrit les yeux.

            — Maman ? interrogea Melinwë d’une voix hésitante.

            — Je... Je vais bien, balbutia-t-elle en se redressant.

            Une sensation étrange lui picotait les doigts. Elle retira la main de sa bourse. Dans sa chute, elle avait écrasé la dernière bille. Le compte à rebours avait commencé. Le liquide poisseux imbibait sa peau. Par réflexe, elle se frotta les doigts les uns contre les autres, comme si elle avait pu garder un peu plus longtemps son pouvoir, le retenir avant qu’il ne s’évapore.

            — Tu n’as rien ? demanda Evanya. Cyrielle ?

            Elle ne comprit qu’une fois debout, en découvrant le corps sous elle. Elle s’agenouilla, chercha un pouls inexistant. Les larmes perlèrent à ses yeux mais elle resta silencieuse et se redressa. Melinwë gambadait en avant, insouciante.

            — Je ne suis pas blessée ! confirma-t-elle avec un sourire.

            Evanya se plaça entre elle et le cadavre. Une partie d’elle la poussait à se laisser tomber au sol, à pleurer, à hurler, à abandonner. Mais Melinwë n’avait pas compris que Cyrielle était morte et la magie s’échappait le long de ses doigts. La seule fuite se trouvait en avant.

            — Laissons Cyrielle se reposer, murmura-t-elle. Allons trouver le Grand Elfe.

 

***

 

            Evanya poussa le hurlement le plus puissant dont elle était capable, lame au clair.

            — Ohla ! Doucement ! lui répondit son adversaire. Je ne vous ferai pas de mal ! Calmez-vous !

            La jeune femme se tut mais ne baissa pas son arme. La situation du lieu ne laissait aucune place au doute. Elle avait trouvé le Grand Elfe. Du moins, c’était ce qu’elle croyait.

            — Mais vous êtes un Orque ! s’écria-t-elle d’une voix où perçaient l’affolement et la révulsion.

            — Oui, je sais, confirma l’inconnu. Ce n’est pas une raison pour m’attaquer ! Baissez ça, s’il vous plaît. Je vous assure qu’il ne vous sera fait aucun mal.

            Evanya se laissa tomber au sol. Il ne lui restait que quelques minutes avant la fin de sa bille. Si peu... Et maintenant cette révélation... C’était trop pour elle. Elle attira Melinwë à elle et laissa éclater son angoisse en sanglots bruyants. Elle craquait. Le regard désolé de sa fille ne parvenait pas à la rasséréner.

            — Pourquoi ? murmura-t-elle.

            Le visage déformé se transforma en un rictus hideux.

            — Pourquoi je ne suis pas un elfe ? demanda-t-il. Il faut vraiment que je réponde à cette question ? Regardez votre réaction. Ai-je besoin de développer ?

            Evanya se calma. Elle devait reconnaître qu’elle agissait de façon injuste.

            — C’est quand même vous, le Grand Elfe ? ajouta-t-elle d’une voix emplie de doute.

            — Oui, oui, c’est moi, confirma l’orque en s’installant dans un fauteuil. Le Grand Elfe de la rumeur, capable de sauver le monde.

            Evanya essayait de se concentrer sur son visage répugnant sans parvenir à s’y résoudre. Il vivait dans une demeure cossue, presque coquette. Comme dans l’ancien temps. Une vague de fatigue envahit Evanya. Pour la première fois, elle se sentait en sécurité. Rien n’indiquait qu’un épisode se déclencherait. Un espoir fou lui envahit le cœur, d’une force qu’elle ne s’attendait pas à ressentir. Elle n’avait pas rêvé. C’était possible. Cela dépendait d’un être immonde, mais s’il pouvait changer les choses ?

            — Alors, vous allez le sauver ? demanda-t-elle.

            — De quoi ? répondit l’orque sans comprendre.

            — Le monde ! s’exclama Melinwë.

            — Moi ? Non, répondit-il d’un ton définitif.

            La détresse d’Evanya n’en jaillit que plus intense au creux de son cœur.

            — Pourquoi ? répéta-t-elle.

            — Parce que sinon je l’aurais fait depuis longtemps, avoua-t-il. J’ai lancé la rumeur du Grand Elfe pour attirer les rescapés. Vous ne l’aviez pas encore compris ?

            Non, Evanya ne comprenait rien. Ses derniers espoirs s’envolaient puis s’écrasaient au sol avec fracas comme le corps de Cyrielle, comme la haine de Niareth, comme le cerveau de Marcass. Que pouvait-elle faire, à présent ? L’idée de tuer l’orque l’effleura, mais à quoi bon ? Il lui confirmait ce qu’elle savait depuis longtemps : le monde qu’elle connaissait, qu’elle aimait était mort.

            — Vous n’êtes pas curieuse ? l’interrogea l’inconnu, faisant écho à ses pensées.

            — Y a-t-il un moyen quelconque pour que les choses redeviennent comme avant ? répliqua Evanya.

            — Je ne sais pas, reconnut l’orque. Je n’ai pas envie de le savoir.

            — Que voulez-vous dire, « Grand Elfe » ? reprit la jeune femme.

            Il haussa les épaules.

            — Vous voulez retrouver le monde d’avant, mais vous en souvenez-vous ? demanda-t-il. Je ne parle pas de votre quotidien, je parle de la société telle que nous la connaissions, qu’elle existait. Je n’ai jamais aimé cet ancien monde. Les elfes tout en haut, les humains à leur botte, et les autres... Les rebus... Les nains, les semi-hommes, les pixies, les fées, les autres peuples... Et en bas, honnis, les orques. Vous n’étiez pas la moins bien lotie mais vous vous rendiez compte qu’il y avait un problème, non ? Mes pouvoirs me permettraient de rétablir la gravité. J’ai décidé de ne pas les utiliser pour protester contre les conditions de ma race. Nous sommes considérés comme des excentriques, mis à part, reclus, dénigrés... J’en ai assez. Nous voulons le respect.

            Evanya n’en croyait pas ses oreilles. Tous ces morts pour... Une question de fierté ?

            — D’accord, accepta-t-elle. Nous vous respecterons. Rétablissez la gravité.

            L’orque éclata de rire.

            — Vous me prenez pour un abruti, constata-t-il. Pourtant...

            Sans qu’elle comprenne comment, Evanya se retrouva plaquée au plafond.

            — Melinwë ! hurla-t-elle.

            Sa fille la dévisageait, levant la tête d’un air effaré ; Evanya seule semblait affectée par le changement.

            — Je ne vous ferai pas de mal, je l’ai promis, rappela l’orque, une lueur d’excitation dans le regard. Mais on peut s’amuser un peu.

            Evanya chercha à se débattre ; le poids de son corps ne lui répondait plus. Melinwë semblait perdue.

            — Fuis ! lui hurla sa mère.

            L’orque claqua des doigts.

            — Elle ne peut pas, dit-il en indiquant les silhouettes qui pénétraient dans la pièce.

            Des Divins.

            — N’ayez pas peur, je me porte garant d’eux, dit-il. Je veux juste m’assurer que vous m’écoutez jusqu’au bout. Sans préjugé.

            Evanya décida de ne pas entrer dans le jeu de cet inconnu. Elle comprenait ce qu’il disait sans parvenir à partager son point de vue.

            — Les catastrophes qui se succèdent sont un don du ciel, poursuivit-il. Une chance pour nous de repartir sur des bases différentes, plus égalitaires. Les Divins l’ont compris. Pourquoi revenir en arrière ? Nous pouvons créer une société nouvelle, plus juste.

            Evanya se permit un sourire goguenard.

            — Mais tuons tout le monde d’abord, ce sera plus sûr, répliqua-t-elle.

            L’orque balaya son argument d’un geste de main.

            — Chacun est libre de nous rejoindre, rappela-t-il. On attaque les Divins alors que leur pacifisme les honore. Ils sont autorisés à répliquer, jamais à faire le premier geste. Qu’y puis-je si on s’oppose à l’ordre nouveau ?

            — Je me souviens pourtant de plusieurs morts dans mon entourage... commença Evanya.

            — Pouvez-vous me certifier que vous n’aviez pas attaqué la première ? la coupa l’orque.

            La jeune femme prit le temps d’y réfléchir. Sa certitude s’étiolait. Elle-même n’avait pas attaqué les Divins quand Marcass était mort. Mais Niareth ou Galadh ?

            — Vous vantez votre ordre nouveau, reprit-elle cependant. Mais vous y trouvez un intérêt, n’est-ce pas ? Je ne me trompe pas en disant que c’est vous qui souhaitez le diriger ?

            — Bien sûr, approuva l’orque. Pourquoi m’en cacher ? Je suis leur prophète. Le représentant d’une race brimée, capable d’apporter la rédemption à tous, de prendre chacun en compte. Même vous.

            Evanya se sentit redescendre. Elle atteignit le sol en douceur et se précipita vers sa fille pour la serrer contre son cœur. Melinwë lui rendit son étreinte mais son regard se portait vers les Divins. Elle semblait fascinée.

            — Quoi que vous disiez, vous ne m’avez pas convaincue, conclut Evanya en essayant de cacher son inquiétude. Laissez-nous partir.

            — Comme vous voudrez, répondit l’orque. Je le déplore... Vous êtes libre. Je vous souhaite bon courage.

            Evanya haussa les épaules. Plus rien n’avait d’importance.

            — Quand je pense que vous pourriez sauver le monde... murmura-t-elle.

            Un sourire de pitié se dessina sur le visage de l’orque. Il s’approcha d’elle et décrocha une bourse de sa poche.

            — Nous ne sommes pas si mauvais que vous le pensez, dit-il en la lui tendant. Croyez-moi.

            Evanya leva les yeux vers lui, mais il ne la regardait pas. Il dévisageait Melinwë.

 

***

 

            Evanya se sentait reconnaissante pour la bourse donnée par le Grand Elfe, mais elle ne durerait pas longtemps. Elle ne savait pas quoi en faire. Leur somme s’élevait à des dizaines de billes, de quoi tenir des semaines... Et après ? Quoi qu’il advienne, la solution était temporaire. Que se passerait-il dans un mois, dans deux ? Le discours de cet orque l’avait remuée plus qu’elle ne l’avait cru. Pas au sens où il l’entendait, cependant. Elle ne pensait pas que ses idées justifient les morts qu’elles avaient causées. Elle ne pensait pas non plus que la nouvelle société qu’il proposait soit la meilleure solution. Elle voulait retrouver ce qu’elle connaissait. Ce qu’elle aimait. Depuis qu’elle possédait la bourse, elle se sentait menacée. On pouvait la lui voler. Pour éviter les rencontres, elle avait regagné une ville avec Melinwë.

            Le spectacle de la cité dévastée lui avait tiré des larmes. Les ruines s’accumulaient sous ses yeux. Des cadavres parsemaient les rues, abandonnés, empestant certains lieux. Les épisodes réguliers ne permettaient pas de conserver des points de repère. Les débris s’envolaient, retombaient au fil des variations. Pourtant, certaines structures avaient résisté. Evanya avait choisi de s’abriter sous l’une d’elles. Avec Melinwë, elle avait reconstruit un semblant de demeure : un lit, des chaises, une table, de la décoration, des ustensiles de cuisine... La forêt alentour leur procurait le nécessaire. Il n’y avait qu’à se servir après un épisode ; les animaux aussi en souffraient.

            Evanya dévisagea sa fille. Ces derniers jours, elle avait profité de la compagnie de son enfant, baignée dans l’illusion d’un retour en arrière tant désiré. Elle lui avait raconté des histoires avant de s’endormir le soir. Elle avait parlé de son père, de leur vie d’avant. De tout. Ictius... Il lui manquait avec une force dont elle ne se serait pas crue capable. Evanya savait qu’elle vivait dans un mirage. Elle le reconnaissait. La pensée lancinante de ce qu’elle ferait ensuite, quand les dernières billes auraient fait leur office, l’obsédait. Elle ne désirait plus rien. Rien du tout. Evanya jeta un regard à sa main, puis se dirigea vers sa fille. Elle aimait Melinwë de chaque fibre de son âme. Sa fierté pour elle la submergeait. Depuis le début, son enfant avait su se débrouiller, s’adapter. Le monde décrit par le Grand Elfe s’offrait à elle. Evanya ne serait pas un poids pour elle.

            Elle embrassa avec délicatesse le front de l’enfant endormie et glissa dans sa main la bourse contenant leurs billes. Elle lui offrait un choix. Un avenir. Elle avait déterminé le sien. Evanya s’éloigna d’un pas discret et se faufila hors de la demeure factice qu’elle avait créée pour sa fille. Elle prit une profonde inspiration et hâta le pas dans les ruelles désertes emplies de décombres.

            Elle avait conscience que son acte ne serait pas compris. Qu’on penserait à un abandon. Elle ne s’en souciait pas. Melinwë comprendrait. Elle faisait confiance à sa fille. Au pire, elle penserait qu’Evanya s’était sacrifiée pour lui offrir la jouissance totale des billes restantes. La jeune femme ne savait pas si l’idée d’un tel sacrifice la satisfaisait, mais elle laissait à son enfant le choix de sa propre interprétation. Cela n’avait plus d’importance pour elle. Plus aucune. Evanya savait qu’elle ne pouvait plus vivre.

            Elle parcourut le paysage dévasté des yeux et jeta un regard à sa main. Il ne lui restait plus beaucoup de temps. L’environnement lui convenait. Elle chercha l’endroit où les décombres s’amoncelaient le plus et les escalada. Cela ferait l’affaire. Elle refusait ce nouveau monde. Elle affirmait son opposition avec courage. Ce n’était pas du désespoir ; c’était un cri de révolte. Melinwë, elle, ferait son choix. Elle représentait l’avenir. Elle suivrait le mouvement ou reprendrait la lutte. Evanya ne voulait pas savoir. La peur d’observer sa fille s’éloigner petit à petit d’elle et se laisser convaincre par des idées qu’elle jugeait infâmes lui était insupportable.

            Evanya s’assit sur les restes d’un bâtiment effondré. Un épisode pouvait se déclencher n’importe quand, maintenant. Il suffisait d’une variation. Ses pensées se portèrent vers Ictius. Vers les années de bonheur vécues à deux, à trois. Elle souhaitait le meilleur à Melinwë. Ce monde n’était pas pour elle. Evanya était fatiguée, elle méritait le repos qu’elle s’accordait. La jeune femme sentit son poids se modifier. Enfin.

            Les débris autour d’elle se soulevèrent en premier. Puis son corps. La scène se déroulait avec la lenteur qu’elle avait imaginée. Comme si les éléments s’alliaient pour la laisser partir dans un ultime spectacle. Elle s’éleva dans les airs, ses membres se faufilant entre les débris. Les pierres les plus lourdes restaient sous elle, les plus légères au-dessus. Elle s’écraserait comme prévu. Evanya sourit. Elle partait dans la splendeur. Avec la conviction qu’elle restait fidèle à elle-même. Qu’elle prenait la meilleure décision. Pour sa fille. Evanya lui envoya ses dernières pensées. Son courage. Son amour.

            Elle chuta.

 

***

 

            Melinwë ouvrit les yeux.

            — Maman ? demanda-t-elle d’une voix endormie.

            La sensation du tissu dans sa main la réveilla tout à fait. Une bourse ? L’enfant l’ouvrit. Elle contenait l’intégralité de leur réserve de billes. Melinwë comprit aussitôt la situation. Elle se redressa à la hâte, prête à se précipiter à l’extérieur.

            — Trop tard, l’informa une voix.

            Melinwë parcourut la pièce du regard. Un Divin. Elle se plaqua contre le mur, inquiète.

            — Tu le sais déjà, n’est-ce pas ? ajouta-t-il. Ta mère est morte.

            Melinwë demeura silencieuse. Que pouvait-elle faire ? Elle se sentait impuissante. Le Divin retira sa capuche et sourit. C’était un homme jeune, aux cheveux en bataille.

            — Je ne te ferai aucun mal, promit-il.

            Melinwë sentit le doute l’envahir. Il n’avait pas l’air menaçant.

            — T’es-tu déjà demandé où aller ? interrogea-t-il en s’approchant. Tu n’as plus personne. Je peux te montrer le corps, si tu veux une preuve.

            Melinwë n’en avait pas besoin. Elle savait. Elle le sentait au fond de son cœur. Si sa mère était encore en vie, elle ne l’aurait pas laissée une seule seconde.

            — Le Grand Elfe m’a demandé de veiller sur toi, ajouta-t-il.

            Il tira un paquetage d’un repli de ses vêtements et le tendit à Melinwë. La jeune fille s’en saisit et l’ouvrit. Une cape. Melinwë ne put empêcher un large sourire de se dessiner sur son visage. Voler. Elle avait toujours rêvé de voler comme les Divins.

            — Alors, qu’en dis-tu ? poursuivit le jeune homme. Nous t’offrons la sécurité. Une famille.

            Melinwë le dévisagea, puis éclata de rire. Elle ne s’était pas sentie aussi heureuse depuis des années. Sa mère pleurait tout le temps, s’inquiétait... Elle ne voulait pas d’une telle vie. Sans réfléchir, sans hésiter, elle ouvrit la bourse, saisit les billes par poignées et les lança autour d’elle les unes après les autres, teintant de mille couleurs les murs gris. L’arc-en-ciel magique scintillait, se complétait au fur et à mesure des touches successives en un crépitement festif. Lorsqu’il n’y eut plus rien à lancer, Melinwë enfila la cape et se tourna vers le Divin. Il la dévisageait, ravi.

            — Je suis prête, dit-elle. Apprends-moi.