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Par le chant des sirènes

 

            Je me plonge dans la béatitude créée par l’harmonie du monde. Une note, un silence, un chant d’enfant... Les variations se succèdent et je jouis de leur perfection. Mon énergie passionnée me guide ; je vois la musique, je sens ses intonations, je perçois ses couleurs. Je m’abîme dans ma contemplation émerveillée. Moi, Aédé, j’écoute la mélodie de l’univers et je veille. Chaque élément sonne, tonne, résonne en accord dans mon esprit. Je me sens emportée, transcendée. Je dirige la musique d’où qu’elle provienne, à travers l’espace et le temps. Sa symphonie me subjugue. Je les observe, mes protégés. Ils forment un spectacle mouvant, varié. Certains d’entre eux auront la chance de m’apercevoir. D’autres se contenteront d’un murmure inspirant au creux de la nuit, au détour d’un rêve. Tous créeront : chant, danse, composition, je leur laisserai entendre une parcelle de notre grand-œuvre et y ajouter leurs notes personnelles.

            Soudain, mon attention est attirée par une anomalie. Un silence ; une pause imprévue au cœur de ma mélodie parfaite. Je la cherche, la traque, l’observe. Je ne comprends pas. John jouait ici il y a quelques instants. Je l’aime beaucoup ; sa bonne humeur, ses tentatives rafraîchissantes et son ingéniosité incontestable apportent une touche d’originalité bienvenue à la mélodie. Il a disparu. Personne ne le remplace. Je ne perçois qu’un trou béant, un vide. Je ne sais où le trouver. J’insuffle la tristesse qui m’envahit dans la musique environnante... Un nouveau silence me répond. Je me précipite vers son origine. Maria ? Sa voix me manque déjà... Et d’autres ? Antonio, Madonna, Claudio, Catherine, Johann Sebastian... Mes amis, mes amours s’évaporent sous mes yeux sans que j’en comprenne la raison ou l’origine, sans que je puisse lutter, me battre.

            Il ne reste que le silence. Je me retrouve seule, abandonnée, désespérée. Où vous rendez-vous ? Comment vous rejoindre ? Je prête peu d’attention aux larmes qui s’écoulent le long de mes joues, obnubilée par la peine lancinante qui me saisit les tripes. Le silence. L’ai-je entendu un jour ? Il m’anéantit. Je me demande si je ne suis pas devenue sourde, si je ne suis pas morte. Il ne reste que moi, l’obscurité et ce vide incessant. Combien de temps tiendrai-je avant de sombrer dans la folie ?

            Le bruit me prend par surprise. Je me plie de douleur, plaque mes mains sur mes oreilles. Rien à faire, le son se faufile entre mes doigts crispés, s’insinue dans le moindre recoin de mon âme, dissonant, strident, comme si des milliers de voix hurlaient pour m’appeler à l’aide. Je souffre avec elles, recroquevillée sur moi-même. Que se passe-t-il ? Que m’arrive-t-il ? Que cela cesse ! Ma bouche déformée se joint à ce chœur de douleur dans un hurlement muet. Je me sens tiraillée, violentée, torturée. Chaque seconde qui s’écoule augmente ma peine. J’appelle la mort de mes vœux. La dissonance devient chant, s’amplifie, m’envahit. Achevez-moi. Aidez-moi. Je me sens à bout de souffle, à bout de vie ; la torture se poursuit, implacable. Tuez-moi. Je vous en supplie, tuez-moi.

 

Lettre du front, premier combat, soldat de première classe.

Maman,

Je viens de tuer un homme. J’ai placé un pistolet contre sa tête, appuyé sur la détente, maintenant, il est mort. Maman, la vie commençait tout juste... Mais je suis parti et j’ai tout envoyé valser. Maman... Je n’avais pas l’intention de te faire pleurer. Si je ne suis pas rentré demain à cette heure-ci continue, continue comme si rien n’avait vraiment d’importance.

Freddie

 

            Euterpe pénétra dans la salle du conseil, revêtue des insignes de son art. La grâce se mêlait à l’apparat dans chacun de ses gestes mesurés. Elle salua ses sœurs Muses d’un regard entendu et se dirigea vers la table de commandement. Plusieurs sirènes s’y trouvaient déjà, absorbées par l’organisation de la bataille.

            – Quel lieu ? s’enquit-elle.

            Un silence consterné l’accueillit.

            – Impossible de prévoir où se tiendra la bataille, expliqua la Matriarche. L’arrivée des humains chamboule une fois de plus nos plans. Les lieux de légende existent toujours, mais leur localisation se fait changeante, incertaine. Les grecques nous tiennent.

            Euterpe se tourna vers Uranie.

            – Ma sœur, demanda-t-elle. Ne peux-tu nous aider ? Tu domines l’astrologie, l’astronomie. Éclaire-nous.

            Uranie se redressa, laissant traîner au sol sa robe teintée d’étoiles. L’assistance lui prêta attention avec inquiétude. La Muse s’exprimait peu, mais les rares paroles qu’elle prononçait ébauchaient l’avenir.

            – Une victoire ultime, éclatante, énonça-t-elle d’une voix limpide.

            Un mutisme respectueux mais interrogateur lui répondit.

            – Cela ne nous avance pas, même si je me sens rassurée, concéda la Matriarche.

            – Je regrette maintenant l’absence du reste de notre sororité, intervint Érato. Je chante l’amour. Mon utilité me paraît bien réduite en temps de guerre. Euterpe a sa musique, Thalie ses rires et Terpsichore sa danse, mais comment nous en servir sur un champ de bataille ? En face, les connaissances de Clio, les raisonnements de Polymnie et les encouragements de Calliope et Melpomène leur offrent l’avantage.

            La consternation régnait dans la salle. Euterpe, en accord avec sa sœur, sentait sa confiance faiblir. Tout semblait si simple lorsque le combat s’était déclenché ! Les sirènes grecques et nordiques s’affrontaient depuis l’aube des temps pour conquérir les faveurs des humains. Les grecques ailées les dévoraient, les nordiques à queue de poisson les entraînaient sur le plan éthéré pour profiter de leur charme si exotique. Chacune utilisait leur chant à sa façon sans déranger la marche du monde.

La situation s’était dégradée lorsque les sirènes grecques avaient décidé de s’accaparer l’humanité. Les mortels, réduits à l’état de vivier, assistaient impuissants et séduits à leur propre extermination. Une vaste émigration s’était organisée vers le plan éthéré, surprenant la population mythologique. Pour vaincre, les grecques appliquaient un stratagème machiavélique : elles s’introduisaient à plusieurs époques pour en dérober les musiciens talentueux qui séduiraient leurs congénères. Les sirènes nordiques, affolées en constatant les premières disparitions, n’avaient eu d’autre choix que d’imiter leurs rivales.

Le plan éthéré connaissait la plus forte affluence d’humains de son histoire. Les lieux autrefois familiers se transformaient sous l’effet de leur inspiration débridée et des combats. Car cette affluence avait une conséquence inattendue : la voix, le son des instruments des artistes acquéraient un pouvoir particulier en changeant de monde. Le combat s’était déplacé, envahissant le plan éthéré et les créatures qui y vivaient jusqu’à présent en harmonie.

Les Muses se retrouvaient divisées par le conflit. Certaines soutenaient les sirènes grecques dans leur volonté d’anéantir l’humanité, les autres préféraient se rallier aux nordiques et à leur volonté de conserver une alliance stable avec les humains. Euterpe appartenait à ce second groupe. Elle représentait la musique et soutenait les musiciens résistants ; elle les aimait. Ils constituaient une composante indispensable des arts. Que ferait-elle sans eux ? Ils exprimaient son ressenti, concrétisaient ses rêves. Euterpe méprisait les grecques, incapables de comprendre l’importance de l’inspiration éclairée dans l’univers.

            – Au moins, nous nous battons pour l’équilibre, conclut la Matriarche.

            Euterpe acquiesça. Cela ne résolvait pas la question des affrontements du lendemain. Leur groupe se retrouvait mené depuis le début des combats. Leur tactique militaire laissait à désirer : les sirènes nordiques privilégiaient la séduction privée tandis que les grecques se regroupaient pour attaquer. Personne n’avait l’habitude de l’affrontement et des armes. Heureusement, leur nombre avantageait leur armée. Beaucoup de musiciens s’étaient ralliés à eux volontairement : inutile de recourir à la séduction. Cette économie leur offrait du temps supplémentaire.

– Nous ne pouvons nous satisfaire de subir le combat, intervint la Spontanée.

            Euterpe la dévisagea. Les nordiques refusaient les prénoms par superstition, convaincues qu’ils détenaient un pouvoir. Elles se contentaient de choisir les caractéristiques qui leur correspondaient le mieux, changeant parfois plusieurs fois de qualificatifs au cours de leur vie. La jeune sirène semblait résolue. Euterpe se sentit rassérénée par son dynamisme.

            – Et si nous décidions nous-mêmes du lieu de l’affrontement plutôt que de nous laisser influencer ? suggéra-t-elle. Cela nous offrirait un avantage. Nous sommes plus nombreux.

            – Comment ? demanda l’Anxieuse.

            Euterpe lui lança un sourire rassurant.

            – Le plan éthéré fonctionne grâce à l’inspiration, expliqua-t-elle. Plutôt que de préparer un combat, exploitons nos atouts. Nous éprouvons des difficultés à nous battre. Qu’à cela ne tienne, créons.

            – Oui ! s’écria Thalie avec enthousiasme. Je peux organiser une représentation ! Vous rirez, c’est promis.

            – Nous pouvons tous organiser quelque chose, enchaîna Érato. Des chants, des danses...

            – Dans quel but ? intervint la Matriarche.

            – La présence des humains change la donne, expliqua Euterpe. Faisons-les rêver d’un environnement propice, agréable, qui nous convienne lors des combats.

            – Au bord de l’eau, dit la Pragmatique.

            – Un endroit qui appelle au rêve, à la merveille, ajouta l’Exaltée.

            – Un endroit où les humains pourront se battre, que ce soit sur terre ou sur mer, remarqua Terpsichore. Nous danserons sur les flots jusqu’à les anéantir.

            – Un lieu qui désavantage les grecques et affirme notre opposition, précisa Thalie.

            – Un phare pour nous aider à guider les navires, ajouta la Matriarche.

            – Alexandrie, conclut Uranie.

            L’assistance se tourna vers elle, surprise par son intervention. Euterpe sourit. Ils tiraient enfin avantage des oracles de sa sœur.

            – Voilà notre direction, murmura la Matriarche. Il ne nous reste qu’à la suivre. Notre sort se scellera près d’une merveille, dans un endroit digne de notre légende.

 

Archives grecques, chant de guerre

 

Jour de colère, que ce jour-là

Où le monde sera réduit en cendres,

Selon les oracles de David et de la Sibylle.

 

Quelle terreur nous saisira

lorsque le Juge apparaîtra

pour tout juger avec rigueur !

 

Le son merveilleux de la trompette,

se répandant sur les tombeaux,

nous rassemblera au pied du trône.

 

La Mort, surprise, et la Nature

verront se lever tous les hommes

pour comparaître face au Juge.

 

Wolfgang et Guiseppe

 

            La bataille faisait rage. Les nordiques encourageaient de leurs chants, les grecques terrifiaient de leurs cris. Les premières attiraient leurs adversaires au creux des flots tandis que les secondes les déchiquetaient de leurs serres. Un incendie ravageait le phare. Des marins désespérés hésitaient entre le feu et le chant des sirènes. Le cœur d’Euterpe saignait de ce carnage sans nom. Elle-même se tenait à l’écart du combat. Elle refusait d’affronter une partie de ses sœurs. Les Muses encourageaient, enthousiasmaient... Elles ne se livraient pas au massacre.

Les sirènes des deux camps, au contraire, déchaînaient leur puissance. Vents violents, vagues déferlantes, chants, cris... La clameur du combat dissonante, incohérente, se mêlait parfois pour former un hymne puissant de douleur et de rage qu’Euterpe ne pouvait s’empêcher d’admirer. Ses élans poignants atteignaient son cœur et les larmes coulaient le long de ses joues. Ce combat lui semblait de plus en plus inutile, de plus en plus tragique. Sa sœur Melpomène s’en réjouissait sûrement. Thalie, elle, désertait le champ de bataille. Son essence lui dictait le rire et les fins heureuses ; comment assurer sa fonction dans de telles circonstances ?

            Euterpe se concentra sur les humains. Musiciens de tous âges offraient leur puissance, charmés, entraînés contre leur gré. Leurs yeux exaltés trahissaient leur manque de contrôle. Chacun maniait son instrument avec une virtuosité exceptionnelle, tentant de contrôler une zone de combat, de gâcher l’œuvre d’un autre pour prendre l’avantage. Des vagues d’énergie, déclenchées par le pincement d’une corde, un riff de guitare ou le souffle puissant d’un cor, envoyaient dans les airs ou les eaux les malheureux perdants, livrés à la merci des sirènes.

Combien d’artistes aux destinées de grandeur disparaissaient ainsi sans démontrer leur talent ? Quelles œuvres marquantes, prévues pour changer le cours de l’histoire, ne naîtraient-elles jamais ? Euterpe observa les serres déchiqueter Salieri sans pouvoir réagir. Elle espérait que Mozart au moins survivrait, mais pourquoi le jeune prodige s’entêterait-il à progresser si aucun rival ne s’opposait à lui ? Combien d’œuvres avortées à cause de la paresse inattendue de leur créateur ?

            À quelques pas, le flow d’Eminem, soutenu par Montserrat Caballé, tenait en respect Aretha Franklin. Boris Vian et Brian May affrontaient les Bee Gees. Daron Malakian mettait sa puissance vocale au service de Louis Armstrong tandis que Bob Marley répliquait d’une voix apaisée, Jimmy Hendrix à ses côtés. La voix d’Orphée les balaya d’un même souffle. Certains ne se relevèrent pas. D’autres reprirent le combat avec une rage renouvelée.

Les mains d’Euterpe, elles, ne cessaient leurs mouvements de soutien. Elle avait choisi une harpe pour exprimer les nuances de son ressenti. Elle essayait de transmettre une teinte joyeuse, encourageante à la musique, mais elle revenait malgré elle à des gammes mineures qui contredisaient sa résolution. Érato l’accompagnait de son chant. Elle communiquait son amour de la vie, des hommes aux combattants. Terpsichore dansait, insufflait un rythme au combat pour aider les musiciens en danger à esquiver au bon moment et Uranie, de marbre, contemplait la scène.

            Combien de temps durerait l’affrontement ? Difficile à déterminer sur le plan éthéré. Le ciel, teinté de rouge par le soleil, s’était déjà couché. Le combat se poursuivait. Seules les flammes échappées de l’incendie du phare apportaient une aura de pérennité à la scène, illuminant les nuits étoilées ou tempétueuses, teintant de pourpre et de chaleur les journées étouffantes où l’odeur du sang se mêlait à celle des cadavres en décomposition. Quand le combat s’achèverait-il ? Sirènes et humains verseraient-ils leur sang jusqu’au dernier sous le regard impuissant des Muses qui les chérissaient ? Euterpe ne voyait aucune issue au conflit. Ils se condamnaient eux-mêmes.

          

Témoignage, bataille d’Alexandrie.

Les sirènes du port d’Alexandrie chantent encore la même mélodie. Oh... La lumière du phare d’Alexandrie fait naufrager les papillons de ma jeunesse.

Claude

 

            Euterpe se sentait envahie par le dégoût et l’épuisement. Les deux camps avaient enfin accepté une trêve, mais elle savait que ce n’était que partie remise. Les échauffourées se multipliaient. La Muse, vidée, ne désirait que sombrer dans le sommeil. Les sirènes refusaient les compromis ; les troupes se préparaient à un nouvel assaut. Euterpe souhaitait une solution pacifique. Ses sœurs semblaient du même avis sans savoir comment agir. Qu’en était-il dans le camp adverse ? Se retrouveraient-elles bientôt ?

D’ordinaire, les Muses demeuraient ensemble, soudées. Leurs rivalités s’effaçaient face à une unité qui leur permettait de se construire, d’envisager l’avenir. Leur longue séparation préoccupait Euterpe. Que deviendrait le monde sans musique ? Sans danse ? Sans comédie ou tragédie ? Et surtout sans les passerelles qui existaient entre leurs arts ? Se retrouver privée de ses compagnes la chagrinait.

            La Muse profitait de ses temps de repos pour laisser vaquer ses pensées, sa créativité. Elle se sentait brimée par les combats incessants. Encourager n’était pas créer. Durant ces moments, elle se plaisait à évoquer d’anciens souvenirs : créations artistiques, connivence avec ses sœurs, projets à plusieurs mains... Des joies récentes, Euterpe passait à des événements plus anciens. Les Muses ne connaissaient pas l’enfance. Pourtant elle se remémorait l’aube des temps, son enthousiasme des débuts.

Des créateurs jeunes, audacieux, capables d’inventer des nouveaux genres ou instruments accompagnaient le printemps de sa vie : Monteverdi, Cristofori, Lully, Les Paul... Elle se consacrait alors aux innovations. Ses sœurs l’imitaient, laissant leurs prédécesseurs gérer la marche du monde. Euterpe ne conservait d’eux qu’un souvenir flou. Combien étaient-elles, ces ancêtres dont elle ne percevait qu’une silhouette vague ? Trois, quatre ? Où se trouvaient-elles aujourd’hui ? Que représentaient-elles ?

            Euterpe connaissait la raison de l’apparition de sa sororité. L’humanité diversifiait ses activités, devenait plus précise dans ses arts. Elle et ses sœurs représentaient la nouveauté, mais aussi la spécificité de chaque discipline. Avant... Euterpe se souvenait de sourires, de figures rassurantes et aimantes... Qui étaient-elles ? Quand avaient-elles disparu, et comment ? Euterpe n’osait aborder le sujet avec ses sœurs. Peut-être omettait-elle un événement tragique ? Elle avait honte d’ignorer à ce point sa propre histoire. La Muse se rappela soudain de l’endroit où elle trouverait des réponses. Alexandrie, la bibliothèque. Elle espérait qu’elle n’avait pas été détruite par les combats, que l’intervention des hommes ne l’empêcherait pas de s’y rendre. Le plan éthéré, transformé par les multiples imaginations, lui paraissait méconnaissable, même si elle conservait quelques repères.

            Les portes de la bibliothèque, laminées, gisaient au sol ; il ne restait des premières salles que des gravats. Euterpe ne s’y attarda pas. Elle se perdit entre les rayonnages, oubliant ses repères. Elle ne recherchait pas un endroit précis mais un état, ce moment propice à la découverte lorsque notre environnement nous paraît étranger. Elle souhaitait plonger dans les entrailles de la bibliothèque et du souvenir. Les sources de lumière, les bruits extérieurs se raréfiaient. La poussière augmentait, étouffante. Euterpe n’appréciait pas ces espaces renfermés. Le son portait moins, distordu. Au fil de ses pas, Euterpe ressassait les vagues éléments fournis par sa mémoire.

Une ancêtre s’occupait de plusieurs Muses. La sienne, dédiée à la musique, réglait la marche du monde, l’harmonie des sons. Elle lui avait appris à reconnaître les musiciens les plus talentueux, à percevoir le chant constant en provenance de la terre. À cette époque, Euterpe passait beaucoup de temps avec Calliope et Érato, les sœurs qui partageaient son amour de la musique : épique, chorale ou amoureuse, quelle importance tant qu’elles composaient ensemble ? Euterpe peinait à se remémorer le visage de sa protectrice, son nom, mais sa musique lui saisissait le cœur comme au premier jour. Elle n’avait jamais atteint une telle virtuosité. La Muse comprenait seulement maintenant le manque, la nostalgie qu’elle ressentait pour cette jeunesse dorée. Cette ancêtre, cette Muse originelle... Si elle était ici, elle résoudrait cette guerre incertaine. Elle en possédait le pouvoir. Il suffisait de la trouver.

            Euterpe se perdit. Dans les ténèbres presque totales de la bibliothèque, elle entonna un chant d’appel, doux et sonore. Sa voix réveilla les ouvrages endormis depuis des millénaires. Sous ses yeux, les papyrus se déplièrent, les parchemins et les livres s’ouvrirent, les feuillets s’envolèrent. Euterpe leur chanta leurs origines végétales et animales, le vent au cœur des forêts, la chaleur du soleil en plein été, l’amour de soi et des autres. Elle leur rappela le bonheur apporté par la vie et la liberté, la certitude des origines et d’un avenir glorieux.

La bibliothèque répondait à ses sollicitations, joignait sa voix à la sienne. Lorsque, satisfaite, elle retomba dans le silence, elle offrit à la Muse un précieux présent ; le feuillet déposé dans sa main lui transmit l’information qu’elle recherchait. Aédé, la Muse originelle, vivait dans un plan personnel créé lorsque les Muses avaient hérité de ses différents rôles. Elle s’y était enfermée pour jouir de son œuvre, de ses artistes. Elle quitterait sa retraite à une seule condition : l’invocation d’une Muse.

 

Archives nordiques, chant de célébration

Une fois de plus

La musique me permet de me sentir si libre,

Nous allons faire la fête !

Faire la fête et danser si librement,

Une fois de plus !

Thomas et Guy-Manuel

 

            James ignorait où il se trouvait. La guitare à la main, la gorge usée d’avoir trop chanté, il s’épuisait. Allongé sur le sol, il tentait de reprendre son souffle, ses esprits. Rêvait-il ? Non, la situation lui semblait trop réelle. Il avait l’impression de se réveiller, comme sorti de transe. Ce qu’il ressentait lui paraissait indescriptible. Heureusement, Lars ne quittait pas ses côtés. James lui décocha un sourire. Ils utiliseraient leur expérience pour composer.

            – Où sommes-nous ? demanda-t-il.

            Lars haussa les épaules. Il semblait épuisé, lui aussi. James leva les yeux vers le ciel couvert avant de se redresser. Il ne parvenait pas à distinguer le paysage avec précision : tantôt il lui semblait percevoir des tranchées, une zone de bataille dévastée, tantôt il croyait apercevoir des ruines envahies par la végétation. Le silence provisoire autour d’eux n’empêchait pas gammes et accords éclectiques d’atteindre leurs oreilles dans une cacophonie étrange mais attirante.

            – La question, c’est plutôt pourquoi nous sommes ici, souffla Lars. Et comment repartir.

            James l’ignorait. Il se sentait vidé de son énergie, à la limite du désespoir. Si le paysage changeait, les cadavres, eux, le frappaient par leur réalité. Les membres déchiquetés lui donnèrent un haut-le-cœur. James en reconnaissait certains, croisés au détour d’un concert ou aperçus sur un poster de jeunesse. Une vague de nostalgie le submergea. Il ne désirait qu’une chose : rentrer.

            – Nous nous sommes battus, se souvint-il. Pourquoi ?

            Des images lui revenaient à l’esprit. Il se demanda avec horreur s’il n’avait pas tué Steven Tyler. Incapable de réagir, il se laissa retomber au sol. Il avait l’impression d’être une marionnette, comme si un maître invisible tirait les ficelles de son esprit et anéantissait ses rêves.

            – Comment allons-nous nous en sortir ? lui fit écho Lars.

            James sentit un élan de résolution l’envahir. Il ne se laisserait pas anéantir sans lutter, quel que soit l’ennemi. Il se redressa et se tourna vers son ami.

            – Crois toujours en qui tu es, dit-il. Et rien d’autre n’a d’importance.

            Lars acquiesça. Une longue route les attendait.

            – Où allez-vous, messieurs ? interrogea une voix aguicheuse.

            James se retourna. Le paysage accidenté se transformait en vaste étendue d’eau. Lac, mer ? Une créature se tenait devant eux. Sa queue de poisson, visible, dépassait à la surface.

            – Lars, tu vois ce que je vois ? murmura-t-il.

            – Je n’en crois pas mes yeux, confirma son ami.

            L’inquiétude submergea soudain James. De vieilles légendes de son enfance évoquaient les sirènes et leur pouvoir séducteur.

            – Fuis ! s’écria-t-il. Elle va nous enchanter !

            Il s’interrompit aussitôt. Cette musique... Ce chant... Il se souvenait, il se souvenait de la raison de sa présence ! Son esprit regagnait sa netteté, sa vivacité. Elle dictait, il exécutait pour retrouver cette jouissance destructrice, ce bonheur indicible ! James retrouvait un sens à ses actes, une raison de continuer... De reprendre le massacre. Le regard exalté et le sourire carnassier, il se saisit de sa guitare. Des ennemis approchaient. Lars attrapa ses baguettes. Nul besoin de batterie : le monde lui servait de percussion. James s’échauffa les mains dans un riff dévastateur. Le chant l’accompagnait. Il se sentait vivant, entier. Il était prêt à offrir sa vie à ce monde inconnu, cet univers. Oui, ils les tueraient tous.

 

Archives grecques, appel à la révolte précédant la répression des sirènes

Tout ce que je veux dire c’est qu’ils ne font pas vraiment attention à nous. Dites-moi ce qu’il est advenu de mes droits, suis-je invisible parce que vous m’ignorez ? Votre proclamation me promettait une liberté totale, maintenant je suis fatigué d’être victime de la honte.

Michael

 

            Euterpe s’éloignait avec vélocité des combats qui reprenaient. Elle ne voulait plus soutenir les sirènes. Plus à ce prix. Une autre issue se dessinait ; elle tenait la solution entre ses mains. La Muse se laissait guider par les silences pour éviter les rencontres. Enfin elle parvint à une clairière, au cœur d’une forêt muette. Elle s’assit au sol, incertaine.

            – Aédé, murmura-t-elle.

            – Que fais-tu ?

            Euterpe se retourna. Plusieurs silhouettes émergeaient du couvert des arbres. Érato, Uranie et Calliope.

            – J’appelle celle qui pourra nous aider, répondit Euterpe. Aédé.

            Elle se leva à la rencontre de ses sœurs. Elles se dévisagèrent en silence, graves, tristes. Elles regrettaient leur différend, le cœur amer.

            – Aédé, répéta Euterpe.

            – Aédé, enchaîna Uranie.

            La Muse lui sourit. Si elle pouvait compter sur son soutien... Les autres suivraient. Sans leur prêter attention, elle se dirigea vers le centre de la clairière et entama un chant d’amour et de détresse. Elle y expliquait la situation, l’injustice... La souffrance. Ses sœurs se joignirent à elle.

            – Que faites-vous ? Pourquoi ne participez-vous pas à la bataille ?

            Clio, Melpomène, Terpsichore.

            – Aédé, répondirent-elles.

            Sept Muses reprirent leur invocation. Elles chantaient en chœur, dansaient, appelaient.

            – Nous sommes là.

            Thalie et Polymnie. Neuf Muses exprimaient leur talent dans une clairière, exploitaient les moindres ficelles de leurs arts dans une vague d’inspiration et de joie, heureuses de retrouvailles trop longtemps retardées. Petit à petit, leur chant se mêla à une clameur étouffée, enthousiaste. Quelques musiciens apparurent, l’instrument à la main. Ils se joignirent à elles, le regard hébété, à bout de souffle de tant de jours de lutte. Leur nombre croissait. Des hurlements de douleur, de fureur leur firent bientôt écho.

            – Les sirènes ! crièrent quelques artistes effrayés.

            Euterpe leva les yeux vers le ciel. Telles des furies, les créatures ailées piquaient sur leurs proies et les emportaient dans leurs serres pour les déchiqueter. La Muse maintint son effort.

            – Aédé, Aédé, chantonnait-elle dans tous les registres de sa connaissance.

            Elle baissa le regard au son des vagues. Les nordiques arrivaient. Certaines se lancèrent dans l’affrontement avec les grecques, d’autres dans le soutien aux musiciens qui défendaient leurs vies. Quelques-unes, plus rares, apportèrent leur contribution aux Muses. Euterpe transmit sa reconnaissance au chant, y mêla son espoir, sa volonté... Le silence tomba soudain sur la clairière. La Muse ouvrit la bouche ; aucun son n’en sortit. Le silence. Un silence rassurant, mélodieux, enchanteur. Des milliers de paupières se fermèrent et se rouvrirent en l’espace de la même seconde. Ils l’aperçurent ensemble, au centre de la clairière, recroquevillée au sol. Aédé, la Muse originelle.

 

Lettre du front, soldat de seconde classe

Cela a été trop dur de vivre, mais j’ai peur de mourir parce que je ne sais pas ce qu’il y a là-haut, au-delà du ciel. Cela a mis longtemps, très longtemps à venir, mais un changement viendra. Oh oui, il viendra.

Sam

 

            Soudain, la clameur stridente cesse. J’ouvre les yeux. Où suis-je ? Peu importe ; j’éclate en sanglots, soulagée de la douleur qui me rongeait. Des mains se pressent pour me relever et m’entraînent. Je les laisse faire.

            – Aédé, Aédé, murmurent-ils avec des centaines d’intonations différentes.
            Leurs voix me bercent, apaisent mon âme blessée. Le baume de leurs paroles me rassérène. La torture s’achève. J’essuie mes pleurs et les dévisage. Ils sont tous là, mes enfants. Ils me regardent, me touchent, partagent mon émotion. À leur tête, les neuf Muses me couvrent d’amour, me submergent de souvenirs chaleureux et touchants. J’ai quitté ma retraite pour répondre à leur appel.

            – Que se passe-t-il ? murmuré-je. Pourquoi suis-je ici ?

            La réponse m’apparaît où que je porte mon regard, sous toutes les formes imaginables : la guerre, la guerre... Elle s’est répandue sur ce monde que je chérissais, que j’aimais à construire. Moi qui me sentais soulagée et aimée, je comprends soudain la haine qui anime les cœurs qui m’entourent. Voilà pourquoi l’ordre du monde a été rompu, pourquoi mes enfants ont disparu. Voilà pourquoi j’ai souffert mille souffrances. Moi qui ai appris aux hommes à magnifier leurs combats, à transformer l’adversité en espoir, je ne peux accepter une telle déchéance. Une juste colère s’empare de mon être. Les sirènes ont voulu se jouer de moi ? De mes enfants ? Je les défendrai jusqu’à la mort. J’immobilise grecques et nordiques d’un même geste. D’un autre, je renvoie musiciens et artistes à leur époque. Ne restent que les Muses que j’ai formées, mes représentantes divisées par un conflit qui les dépasse.

            – Vous n’auriez jamais dû vous séparer, asséné-je d’une voix grave où percent mes reproches.

            Je les abandonne à leurs remords. Les sirènes me craignent, je le sens. Elles attendent mon verdict avec appréhension, frustrées de subir ma puissance.

            – Grecques, vous avez failli à vos obligations, dis-je. Vous, créatures de légende, d’horreur et de séduction, devriez connaître mieux que personne la dette que vous devez à l’humanité. Vous vous nourrissez de sa chair, mais vous oubliez que vous n’existez que par leurs contes terrifiés. Pour avoir cherché à les détruire, vous subirez un châtiment exemplaire. Je vous nomme aèdes, et vous renvoie vivre avec vos victimes. Vous tenterez de transmettre votre histoire sans y parvenir, éclipsées par une autre légende, celle des nordiques. Vous assisterez impuissantes à votre lente disparition. Je vous retire vos ailes et vous donne apparence humaine. Vous parcourrez les routes du monde et utiliserez votre pouvoir au service de vos récits. Allez.

            Ma voix résonne à travers les plans, les atteignant jusqu’au sol de Grèce baigné de soleil où elles se retrouvent soudain, désespérées. Je ne m’attarde pas sur leur sort mérité et poursuis mon discours.

            – Nordiques, vous avez tenté de défendre les humains et leur art, mais votre haine pour les grecques vous a entraînées sur la voie de la guerre. Je vous permets de demeurer dans le plan éthéré, mais je vous retire votre lien privilégié avec les hommes. Je n’accepterai pas que vous les entraîniez dans de nouvelles guerres. Par conséquent, vous n’accéderez plus à leur monde. Seule votre voix leur parviendra parfois en mer. Vous en attirerez encore quelques-uns ici pour admirer leur beauté. Ils créeront des légendes à votre propos, vous louerons au détriment des grecques. Vous serez aimées, célébrées autant que craintes. Votre nom inspirera la fascination et le désir jusqu’à la fin des temps.

            Je ne leur laisse pas le temps de protester. Par le chant et la danse, je les transporte ailleurs sur le plan, dans une mer profonde et colorée où elles se reposeront de leurs efforts. Je me tourne enfin vers les Muses, celles que mon cœur chérit, que j’aime d’un amour sans bornes.

            – N’oubliez jamais votre sororité, recommandé-je. Pourquoi vous diviser à ce point ? Calliope, je sais ton attachement aux grecques, mais pourquoi oublier Euterpe et Érato, formées à tes côtés ? Chacune représente un art, doit montrer qu’elle est liée aux autres ! Heureusement, vous n’avez pas pris part aux combats et vous m’avez invoquée. Votre punition sera la plus douce et prendra la forme d’une demande. N’apparaissez plus aux mortels. Vous oubliez votre rôle ! Reprenez vos habitudes d’inspiration, d’engouement. Cessez de les influencer par votre présence physique. Ne voyez-vous pas qu’ils perdent tout contrôle en présence d’une créature mythique ? Provoquez l’étincelle, ne dirigez pas la flamme. Ils sont capables de vous étonner. Laissez-les faire et le chant du monde ne vous en paraîtra que plus éclatant.

            D’un même mouvement, elles s’agenouillent. Je n’ai pas maîtrisé mon pouvoir. J’y ai placé trop d’influence. Pourtant, le regard qu’elles lèvent sur moi resplendit de sincérité.

            – Reste avec nous, demande Terpsichore. Enseigne-nous.

            Je souris. Mon monde m’attend. Les couleurs, les sons, l’harmonie retrouvée. 

            – Vous me voyez pour la dernière fois, leur dis-je. Vous m’oublierez. Vous suivrez la bonne voie. Continuez à agir ensemble.

            Je ne leur dis rien de ma reconnaissance. De mon amour. La musique m’appelle déjà, revenue. Quelles dissonances repérer ? Quels silences inattendus remplacer ? Mais je sais que je ne suis pas seule dans ma tâche ; les Muses restaureront le monde à mes côtés. Je leur lance un dernier regard : Clio, Calliope, Euterpe, Uranie, Terpsichore, Thalie, Érato, Polymnie, Melpomène... Mes enfants. Chacune recèle des trésors d’inventivité, de talent, de potentiel. Oui, elles m’assisteront sans le savoir, à un plan d’écart. Elles sont mon espoir et mon avenir. Je les aime.

 

Lendemain du retour sur terre, composition spontanée, camp grec

Je suis désolée de t’avoir blâmé pour tout ce que je ne pouvais pas accomplir... Et je me suis blessée moi-même...

Christina

 

            – Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troie. Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit ; et, dans son cœur, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons.

            Thelxiope chantait les exploits des temps anciens. Jamais sa mémoire ne lui faisait défaut. Elle se souvenait de la moindre intonation, du moindre vers. Lorsque sa voix prenait le dessus, emplissait les salles sombres ou s’évadait vers les étoiles d’un ciel sans lune, elle se souvenait de sa vie hors du temps, lorsqu’elle était sirène. Et quand elle parvenait enfin à la confrontation entre Ulysse et ses sœurs, son cœur s’enflammait de souvenirs au point qu’elle sentait à nouveau le souffle du vent sur son visage et le poids des ailes dans son dos. Mais toujours un vieillard exaspéré ou un enfant ignorant l’interrompaient.

Certains réclamaient Circé, d’autres Polyphème ou les prétendants. La plupart s’intéressaient à une rumeur venue du Nord : celle des nordiques, si puissante qu’elle atteignait les rives azur de la mer Égée. Thelxiope les haïssait chaque jour davantage. Elle ne rêvait que de vengeance, refusait de les chanter. Elle abandonnait la tâche à des imitateurs moins doués, attirés par le prestige du métier d’aède plutôt que par sa créativité.

            Thelxiope aurait aimé déchiqueter les chairs, retrouver la sensation grisante de la chasse, de l’orgie de viande crue. Chaque soir, elle regroupait les humains autour d’elle sans pouvoir les toucher. Sa frustration s’exprimait dans les chants épiques, trouvait un exutoire lorsque l’assistance, touchée par son chant, pleurait les héros déchus et les romances avortées. Parfois, au détour d’une route, assoiffée sous un olivier, elle croisait une de ses sœurs. Elles ne s’attardaient pas ; à quoi bon ressasser le passé lorsque leur déchéance évidente occupait seule leurs pensées ?

Pourtant, leur cohésion persistait malgré la distance. Elles avaient adopté la même apparence d’homme aveugle, les mêmes textes, le même nom : Homère. Ensemble, elles étaient résolues à regagner la gloire qu’on les forçait à abandonner. Elles voulaient vivre malgré l’interdiction d’Aédé, traverser le temps, redevenir un objet de légende. Chaque jour revêtait l’apparence d’une nouvelle humiliation, mais chaque jour les rapprochait du but. Elles se vengeraient.